Penseur de la complexité, le sociologue et philosophe Edgar Morin élabore une œuvre foisonnante. Au cœur de ses réflexions, l'homme, la civilisation humaine, la nature, la vie, la connaissance, le langage, la logique... Davantage reconnu du grand public que du monde scientifique, l'auteur de La Méthode fournit pourtant, du haut de ses 96 ans, des clés de compréhension pour penser le devenir de l'humanité. Pour ce penseur acharné, la « communauté humaine » se dirige inéluctablement vers deux futurs antinomiques mais inséparés : l'un « catastrophique » et l'autre « euphorique ».

Voici quelques éléments de son approche souvent très dense. Les thèmes abordés ci-après sont extraits principalement des 7 savoirs nécessaires à l'éducation du futur.

Pour Edgar MORIN, sociologue et directeur de recherche au CNRS, la science doit être à la disposition des besoins de la société. Pour lui, toutes les sciences sont sociales : “La physique et la biologie sont nées et produites à un certain état de la société, mais en plus, elles agissent sur la société…” Il évoque la “technoscience” qui est une alliance entre la technique et la science qui a transformé la société.
Depuis trois siècles, la connaissance scientifique ne fait que prouver ses vertus de vérification et de découverte par rapport à tous autres modes de connaissance. C'est la connaissance vivante qui mène la grande aventure de la découverte de l'univers, de la vie, de l'homme. Elle a apporté, et singulièrement dans ce siècle, un fabuleux progrès dans notre savoir. Nous savons aujourd'hui mesurer, peser, analyser le soleil, évaluer le nombre de particules constituant notre univers, déchiffrer le langage génétique qui informe et programme toute organisation vivante. Cette connaissance permet une précision extrême dans tous les domaines de l'action, jusque dans le guidage des vaisseaux spatiaux hors de l'orbite terrestre.
   Corrélativement, il est évident que la connaissance scientifique a déter­miné des progrès techniques inouïs, dont la domestication de l'énergie nucléaire et les débuts de l'ingénierie génétique. La science est donc élucidante (elle résout des énigmes, dissipe des mystères), enrichissante (elle permet de satisfaire des besoins sociaux et par là d'épanouir la civilisation) et, de fait, elle est justement conquérante, triomphante.
   Et pourtant, cette science élucidante, enrichissante, conquérante, triom­phante, nous pose de plus en plus de graves problèmes qui ont trait à la connaissance qu'elle produit, à l'action qu'elle détermine, à la société qu'elle transforme. Cette science libératrice apporte en même temps des possibilités terrifiantes d'asservissement. Cette connaissance vivante est celle qui a produit la menace d'anéantissement de l'humanité. Pour concevoir et comprendre ce problème, il faut en finir avec l'alternative stupide entre une « bonne » science, qui n'apporte que des bienfaits, et une « mauvaise » science, qui n'apporte que des méfaits. Il nous faut, au contraire, dès le départ, disposer d'une pensée capable de concevoir et de comprendre l'ambivalence, c'est-à-dire la com­plexité intrinsèque qui se trouve au coeur même de la science. [...]
   Nous savons de plus en plus que le progrès scientifique produit autant de potentialités asservissantes ou mortelles que de potentialités bénéfi­ques. Depuis le déjà très lointain Hiroshima, nous savons que l'énergie atomique signifie potentialité, elle comporte des dangers, non seulement biologiques, mais aussi ou surtout sociaux et politiques. Nous pressentons que l'ingénierie génétique peut autant industrialiser la vie que biologiser l'industrie. Nous devinons que l'élucidation des processus biochimiques du cerveau permettra des interventions sur notre affectivité, notre intelligence, notre esprit.
   Plus encore : les pouvoirs créés par l'activité scientifique échappent totalement aux scientifiques eux-mêmes. Ce pouvoir, en miettes au niveau de la recherche, se trouve reconcentré au niveau des pouvoirs économiques et politi­ques. En quelque sorte, les scientifiques produisent un pouvoir sur lequel ils n'ont pas de pouvoir, mais qui relève des instances déjà toutes-puissantes, aptes à utiliser à fond les possibilités de manipulation et de destruction issues du développement même de la science. (Edgar Morin, Science avec conscience, Fayard, 1982.)

L’erreur initiale de l’homme est d’appliquer abusivement pour des raisons historiques et pragmatiques un principe général, supérieur régissant la loi de la nature.
Non que ces lois soient fausses, mais le raisonnement jusqu’au boutisme a amené les erreurs. Et surtout de penser que l’esprit humain et l’homme était le centre de tout.

Ce principe s'applique, dans sa Méthode, à tout: à la création de l'univers qui ne vient pas d'en-haut, comme à la nature de la nature (CF. https://zeboute-infocom.com/2014/02/20/edgar-morin-la-methode-complexite-nature/)

« L’adaptation nous apparaît comme l’effet de l’aptitude d’un être vivant non seulement à subsister dans des conditions données mais aussi à constituer des relations complémentaires et/ou antagonistes avec d’autres êtres vivants, à résister aux concurrences / compétitions et à affronter des événements aléatoires propres à l’écosystème dans lequel il s’intègre ».
Par symbiose, destruction, association, la récursivité des phénomènes et la génération de boucles ( photosynthétique, physique, écologiques ) de vie complexifie la nature et permet une explication plus nuancée.
Ces caractères écologiques répondent aux même caractères que ceux évoqués quant à la formation de l’univers que l'on peut illustrer ainsi:
Pour former un atome de carbone, il faut trois noyaux d’hélium. Or les répulsions électromagnétiques entre les noyaux font que chacun se « répulse » en moins d’un millionième de millième de seconde.
Pour que la formation du carbone puisse se faire, il faut l’intervention d’un troisième noyau dans un temps si bref, qui puisse permettre la stabilité des trois.

La formation de l’univers n’a pu permettre la création du carbone parce qu’une contrainte forte de l’environnement l’a permis. Les turbulences thermiques monstrueuses, la chaleur énorme à ce moment là a permis d’accélérer le désordre et d’augmenter les chances du mouvement entre les trois noyaux d’hélium.
C’est de ce désordre qu’a pu naître la stabilité du carbone.

Dans cet exemple, on distingue ainsi :
– un désordre monumental
– un processus de formation improbable, au départ.
– un équilibre d’un corps, le carbone.
Le carbone n’est rien à l’origine. Il devient un système stable, généré par le désordre et les éléments isolés, répulsifs.
On explique ainsi qu’à partir du désordre, on construit un ordre, naturel, équilibré de l’extérieur, par une intéraction.
Il y a eu ici génération et non une loi générique qui aurait forcé les éléments à se construire.
La formation ne vient pas « d’en haut », mais « d’en bas » ; par les particules élémentaires et le désordre.

On est là dans la spéculation pure, dans les présupposés de la Méthode, donc dans de la philosophie. Tout vient d'en-bas, de l'auto-organisation de la matière et de la vie, et rien ne vient d'en-haut, à savoir d'une intelligence créatrice ou d'une essence extérieure. Tout vient d'en-bas, du chaotique qui cherche un équilibre: cette dimension est aussi la nôtre en la tension entre nos pulsions de vie et de mort d'où sort parfois le meilleur, souvent le pire. L'avenir reste incertain sans qu'il faille présupposer automatiquement la catastrophe. Nous nous dirigeons vers deux futurs antinomiques mais inséparés : l'un « catastrophique » et l'autre « euphorique ». 
L’importance du fantasme et de l’imaginaire chez l’être humain est inouïe ; étant donné que les voies d’entrée et de sortie du système neurocérébral, qui mettent en connexion l’organisme et le monde extérieur, ne représentent que 2% de l’ensemble, alors que 98 % concernent le fonctionnement intérieur, il s’est constitué un monde psychique relativement indépendant, où fermentent besoins, rêves, désirs, idées, images, fantasmes, et ce monde s’infiltre dans notre vision ou conception du monde extérieur.
Il existe de plus en chaque esprit une possibilité de mensonge à soi-même qui est source permanente d’erreurs et d’illusions.

L’égocentrisme, le besoin d’autojustification, la tendance à projeter sur autrui la cause du mal font que chacun se ment à soi-même sans détecter ce mensonge dont il est pourtant l’auteur. Notre mémoire est elle-même sujette à de très nombreuses sources d’erreurs. Une mémoire, non régénérée par la remémoration, tend à se dégrader, mais chaque remémoration peut l’enjoliver ou l’enlaidir. Notre esprit, inconsciemment, tend à sélectionner les souvenirs qui nous sont avantageux et à refouler, voire effacer, les défavorables et chacun peut s’y donner un rôle flatteur. Il tend à déformer les souvenirs par projections ou confusions inconscientes. Il y a parfois de faux souvenirs qu’on est persuadé avoir vécus, comme des souvenirs refoulés qu’on est persuadé n’avoir jamais vécus. Ainsi, la mémoire, source irremplaçable de vérité, peut-elle être sujette aux erreurs et aux illusions.

Le paradigme cartésien disjoint le sujet et l’objet, avec pour chacun sa sphère propre, la philosophie et la recherche réflexive ici, la science et la recherche objective là. Cette dissociation traverse de part en part l’univers : Sujet / Objet. Âme / Corps. Esprit / Matière. Qualité / Quantité. Finalité / Causalité. Sentiment / Raison. Liberté / Déterminisme. Existence / Essence. 

Cette dissociation se retrouve aussi  dans notre nature profonde: "L’amour prend figure dans la rencontre du sacré et du profane, du mythologique et du sexuel. Il sera de plus en plus possible d’avoir l’expérience mystique, extatique, l’expérience du culte, du divin, à travers la relation d’amour avec un autre individu. 

Le cycle de reproduction génétique, qui nous envahit par le sexe, est à la fois quelque chose qui nous possède soudain et que nous possédons : le désir. C’est la première possession. L’autre possession est celle qui naît du sacré, du divin, du religieux. La possession physique qui vient de la vie sexuelle rencontre la possession psychique qui vient de la vie mythologique. Voilà le problème de l’amour : nous sommes doublement possédés et nous possédons ce qui nous possède, le considérant physiquement et mythiquement comme notre bien propre. Il n’y a aucun critère raisonnable de vie raisonnable. A la limite, on peut se demander si manger sainement, vivre sainement, ne pas prendre de risques, ne jamais dépasser la dose prescrite, est vraiment vivre, c’est-à-dire si la vie raisonnable n’est pas une vie démente. N’est-ce pas folie que de vouloir éradiquer la folie ? La vie comporte un minimum de dépense, de gratuité, de « consumation » (Georges Bataille), de déraison. Castoriadis a dit : « L’homme est cet animal fou dont la folie a inventé la raison. »

Alors, être rationnel, ne serait-ce pas comprendre les limites de la rationalité et de la part de mystère du monde ? La rationalité est un outil merveilleux, mais il y a des choses qui excèdent l’esprit humain. La vie est un mixte d’irrationalisable et de rationalité. 

On ne peut pas vivre sans mythes, et j’inclurai parmi les « mythes » la croyance à l’amour, qui est un des plus nobles et des plus puissants, et peut-être le seul mythe auquel nous devrions nous attacher. L’amour fait partie de la poésie de la vie. La poésie fait partie de l’amour de la vie. Amour et poésie s’engendrent l’un et l’autre et peuvent s’identifier l’un à l’autre. Si l’amour est l’union suprême de la sagesse et de la folie, il nous faut assumer l’amour. Si la poésie transcende sagesse et folie, il nous faut aspirer à vivre l’état poétique, et éviter que la prose n’engloutisse nos vies, qui sont nécessairement tissées de prose et de poésie.

J’aimerais parler dans le cas de la poésie de ce que Georges Bataille appelait la « consumation », c’est-à-dire le fait de brûler d’un grand feu intérieur, opposé à la consommation, qui est un phénomène de supermarché. Il faut accepter la « consumation », la poésie, la dépense, le gaspillage, une part de folie dans sa vie… et c’est peut-être cela la sagesse. La sagesse ne peut être que mélangée à la folie. 

La sagesse doit savoir qu’elle porte en elle une contradiction : il est fou de vivre trop sagement. Nous devons reconnaître que dans la folie qui est l’amour, il y a la sagesse de l’amour. L’amour de la sagesse – ou philosophie – manque d’amour. L’important dans la vie, c’est l’amour. Avec tous les dangers qu’il comporte."

D'autres explications sont possibles, y compris des hypothèses venues d'en-haut, même si elles ne seront plus émises dans le langage religieux d'antan. Elles ont été formulées par Philippe Guillemant ou par Nassim Haramein. La folie de l'amour peut y être lue dans un contexte plus grand que le matérialisme de Edgar Morin...La vie ne s'y réduit pas à une oscillation entre la tragédie de notre folie (la raison) et la comédie de nos amours (les sens). Il pourrait y avoir une tragi-comédie dans une Présence d'amour venue d'en-haut à repenser dans des catégories plus modernes, cela va de soi. Ce presque rien ineffable échappe à la raison comme à toute main mise mais il est attesté par des aptitudes de la conscience: des sorties de corps (OBE), des états modifiés de conscience (EMI) ou encore des expériences de mort imminente (EMI) qui démontrent la nécessité de postuler des dimensions supplémentaires aux 4 de notre univers. Le mystère s'éclaircit alors autant qu'il s'épaissit dans une conciliation rendue nécessaire de l'en-bas et de l'en-haut...


       

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