Dans son livre, Boris Cyrulnik nous livre un message plein d'espoir, de tendresse et d'humanité en démontrant que la vie est une conquête permanente, jamais fixée d'avance, contre tout ce qui peut nous rendre vulnérables, une lutte pour aller de l'avant tout en gardant la mémoire de nos blessures et difficultés d'adaptation. Personne n'est invulnérable, car nul n'est impossible à blesser. Le réaliser est essentiel,tout comme il importe de savoir que le bonheur n'est jamais pur. Sans angoisse et sans perte affective, nous serions insipides et le monde serait fade.

En réalité, chaque âge possède sa force et sa faiblesse ; nos moments heureux, non blessés, sont issus de notre capacité à surmonter, dans un constant remaniement, ce qui relève de la biologie, de l'affectif, de l'environnement social et culturel comme de la trame de nos souvenirs revisités. Le corps et l'âme sont donc inséparables.

L'auteur prend ici courageusement le contre-pied des déterministes. Il fait même une place aux bienfaits des croyances religieuses utiles dans la quête symbolique de sécurité et dans les expériences océaniques simples ou liées à des pratiques mystiques. Mais l'auteur demeure prisonnier d'une approche scientifique classique déterminée par un univers à 4 dimensions.

Il y aurait aussi à prendre en compte d'autres découvertes plus récentes faites en neuroscience notamment. Nous y reviendrons après avoir goûté tout d'abord à son approche pleine d'humanité. 

Quelques aspects fondamentaux du livre :

  • Nos chemins de vie se situent sur une crête étroite, entre toutes les formes de vulnérabilités, génétiques, développementales, historiques et culturelles, et les mécanismes de protection, de dépassement mis en place. À l'évidence, pour résilier un malheur passé, il faut justement avoir été vulnéré, blessé, traumatisé, affecté, déchiré...

  • Il y a résonance, interaction entre l'hérédité et le milieu : nos transactions, au fil de notre développement, sont de moins en moins biologiques et de plus en plus affectives et culturelles.

  • Le gène du surhomme correspond au chromosome 17 responsable du transport de la sérotonine par la protéine 5-HTT longue ou courte à travers laquelle l'humeur sera plutôt gaie ou dépressive ; il ne s'agira que d'un facteur parmi des milliers d'autres car il est impossible d'affirmer qu'un comportement soit codé par un gène.

  • La biologie de l'attachement montre que nos formes de développements se font selon notre enveloppe sensorielle unique composée par les figures d'attachement spécifiques (donneurs de soins, personnages signifiants, institutions et récits culturels). Un même événement peut ainsi provoquer une catastrophe dans un certain contexte et aucune réaction à un autre moment.

  • Le bonheur est une idée récente née au 18 e s. mais elle est à inscrire en fonction de la notion corollaire du malheur ; le tout est en fait coloré par notre cerveau d'un sentiment correspondant. Une lésion dans l'hémisphère gauche provoque régulièrement des accès de mélancolie ; une représentation anticipée par un sentiment éveillé va solliciter des zones spécifiques ; certains neurologues déterministes ont voulu réduire nos comportements via l'ocytocine et la vasopressine. Mais en réalité, les conditions du lien associent aussi bien la souffrance du manque avec le plaisir des retrouvailles, le bonheur et le malheur, la peur et la sécurité, l'attachement avec l'angoisse, l'apaisement avec l'alerte, à travers tous les couples opposés imaginables ! Le couplage de la peur et de l'euphorie favorise des comportements ambivalents destinés à favoriser des événements euphorisants dans une triste existence. Chez le petit enfant, l'aptitude au retrait et à l'évitement peut conduire à une atrophie du volume de l'hippocampe, voire à une chute des hormones de croissance conduisant à un nanisme affectif avéré.

  • Notre mémoire n'est pas le retour du passé ; c'est la représentation de soi qui va chercher dans les traces du passé des images et des mots pour aborder la réalité et surtout les relations avec notre entourage qui se sont constituées à travers une sensibilité préférentielle définissant pour chacun les événements majeurs et les significations, ceci malgré la biologie de la séparation inévitable. Il y a résilience si malgré un événement traumatique important ( séparation, stress intense et chronique) l'organisme trouve un chemin de stabilité, de développement épanoui malgré tout, mais conservant la trace de la période blessée. N'oublions pas que la souffrance qui rend malheureux et indissociable de du désir qui rend heureux. Et c'est notre corps qui fait office de cage de résonance : d'où les douleurs chroniques. C'est le couple des opposés qui stimule et permet la survie. Y compris dans nos représentations, celle par exemple de papa-protecteur et de maman-réconfort, ceci pour notre plus grand bonheur et notre malheur.

  • C'est particulièrement vrai pour la perte et le deuil :  « La perte est une perception du manque qui dépend du tempérament de la personne et de sa relation avec le défunt. Alors que le deuil est une représentation du manque qui dépend de l’entourage familial et culturel. La perte est irrémédiable alors que le deuil évolue comme traumatisme, selon ce qu'en feront la famille et la culture. (p.90). » « Les facteurs de résiliences qui permettent de ne pas demeurer dans l'agonie psychique sont composés par le théâtre des funérailles et le remaniement affectif du milieu (p.82). » Quand la perte est insensée ou brutale (attentats, shoah, etc.) le repli se fait dans le désespoir, la honte ou la culpabilité. Tout bonheur devient ensuite honteux et le travail de deuil est rendu impossible. Le comportement de deuil est conçu comme une série de conduites d’attachement visant à garder un lien avec ce qui est perdu. De nos représentations vont dépendre ensuite toute une chimie : perte du sommeil paradoxal, détente impossible, chute des hormones de croissance et des hormones sexuelles. Réduction des taux d'ocytocine et de prolactine ; douleurs chroniques et autres pathologies. L'immunodépression liée au stress et au chagrin affaiblit nos défenses immunitaires.

  • Le mot inconscient peut désigner aussi bien une cognition, une empreinte sensorielle venue d'un événement extérieur qui se fraie un chemin sous forme de souvenir ou rester oublié quand le sujet ne parvient pas à en prendre la mesure (inconscient psychanalytique). Le 1er ne sait pas qu'il sait, le second s'arrange pour ne pas savoir. Notre enveloppe sensorielle, verbale et culturelle se constitue en fonction de déterminants de nature différente qui varient au cours de notre développement et des pressions sociétales (cf.notre appartenance sexuelle). La plasticité du cerveau a été démontrée rendant vaine la séparation entre l'inné et l'acquis. Ainsi, les cellules de l'hippocampe, très sensibles aux affects émotionnels, modifient l'efficacité des synapses en les améliorant ou en les altérant selon la stimulation du milieu. Le cerveau peut être la conséquence d'un état d'âme tout comme l'inverse.

  • Notre empreinte sexuelle et notre style de socialisation sont liés à l'ocytocine, à la vasopressine et aux opioïdes bien sûr mais vont dépendre aussi fortement de nos expériences et de nos représentations, qui elles-mêmes vont simuler les réponses biologiques, etc.

  • Trop de souffrance, d'émotions négatives conduit à produire trop de cortisol ce qui atrophie l'hippocampe ! Une thérapie par la parole, en agissant sur la cohérence du monde bouleversé et sur la restauration d'un lien sécurisant, relance la synaptisation perdue. Le non-conscient de l'attachement est lié au couple opposé peur du monde extérieur – sécurité familière. L'inconscient cognitif est biologique, l'inconscient freudien est lié au mécanisme du refoulement. Ces deux dimensions vont fonctionner dans le pôle sécurité/ insécurité nécessaire à la stimulation neuronale comme à l'interaction avec le monde et les proches. Des attachements insécures produisent des dépressions, des angoisses, de l'agressivité, la crainte des difficultés, des troubles psychosomatiques, etc. Tous nos attachements ont une empreinte cognitive inconsciente.

  • Les expériences mnésiques montrent l'existence de cet inconscient cognitif qui est fonction des circuits cérébraux empêchés ou détruits. Cela concerne aussi nos constructions : l'amour, la maltraitance et le contresens affectif. S'il y a risque de reproduire le subi (entre 10 et 30% quand cela vient d'un parent), il y a aussi ceux qui blâment un parent, un peuple, dieu dont ils attendaient une plus forte protection : leur haine préserve un peu leur estime de soi mais elle empêche la résilience puisqu'elle attribue aux autres la cause de leur détresse. Ceux qui apprennent à se faire aider augmente le potentiel de résilience. Nous y contribuons en édifiant le monde en mots, dans une narration qui fabrique notre réalité interne par le réaménagement de nos souvenirs dont certains seront évités ou refoulés.

  • L'empathie est campée dans le Mitsein, l'être avec, en lien avec l'Umwelt, le monde alentour ; la connaissance d'autrui se fait déjà par l'imitation, mais elle est surtout le contrepoint de l'agression qui permet la coordination affective et l'identification émotionnelle aux autres. Elle est sensée être le point de départ de ce qui fonde la morale. Dès l'âge de 4 ans l'enfant va devoir bâtir une passerelle intersubjective en apprenant à deviner les pensées, les croyances, les intentions et les désirs des autres ; à 5 ans il commence à comprendre la réciprocité (je sais que tu sais que je sais que tu sais) et le décentrement de soi qu'il devra encore beaucoup exercer ; il pourra progresser, être stimulé, si l'environnement est stable ; s'il est perturbé, cet apprentissage se bloque. Il se fait au départ à travers la stimulation des neurones-miroirs. Une action intéressante menée par un autre stimule l'envie d'imiter qui sera toutefois inhibée. Désirer sans agir stimule la parole comme évitement du passage à l'acte. Mais pour aimer, il faut pouvoir sauver : l'attachement n'est pas la simple résultante de la satisfaction des besoins. Il est au contraire plus fort quand il concerne l'apaisement d'une souffrance. En venant au monde le bébé souffre mais il rencontre une mère apaisante à laquelle il va pouvoir s'attacher fermement. Quant l'autre est insécure le mécanisme de la projection est empêché, il se fait dans un désert affectif, et le sujet attribue alors aux autres ses propres désirs d'amour ou de haine, de protection ou de persécution. Il faut soi-même être en paix pour décoder l'autre mais aussi qu'un autre nous attire pour que l'empathie se développe sinon c'est le narcissisme qui nous protégera d'une altérité impossible à affronter. Elle peut être aussi réduite par le désir du même ou quand l'autre appartient à un groupe ou une espèce qui ne nous touche pas. Une perte peut résulter d'une histoire blessée, d'une représentation de soi insupportable, d'un cerveau altéré notamment l'atrophie des lobes frontaux dont le tableau clinique parle d'apathie, de manque d'initiative, d'absence d'empathie par incapacité à tenir compte de l'autre. Une enveloppe sensorielle se met peu à peu en place avec le grandissement ; elle est liée au dépassement de la peur orientée vers l'autre et son expression corporelle avec qui on peut jouer et se découvrir. Les psychotiques n'ont qu’une empathie d'objet, l'autre est un simple signal, moyen, etc. la séparation entre le soi et le non-soi est essentielle tout comme l'apprentissage à retarder, différer une satisfaction pour qu'il y ait vraiment décentrement de soi. Mais le simple fait de se représenter la souffrance de l'autre – ou sa situation – provoque une réponse, un malaise biologique qui nus met dans l'attente d'une souffrance ou dans l'espérance du soulagement. Le pouvoir de représentation est énorme (Cf, l'effet placebo et nocebo). Il sera fonction de notre histoire personnelle, orienté plutôt vers une sensation de souffrance ou vers son opposé une sensation euphorique. Le socle de départ est constitué de l'empathie préverbale, sans doute le point de départ d'un style relationnel, à laquelle s'ajoute ensuite des récits, des légendes pour lesquels nous éprouvons des sentiments d'euphorie ou d'accablement ; croire aux mêmes récits nous place dans une même famille. Entre le réel et sa représentation, le cerveau fait le trait d'union via l'empathie qui nous permet de vivre ensemble pour le meilleur et le pire.

  • Les anciens combattants de la 2è guerre mondiale qui ont utilisé leurs souffrances pour en faire un travail de réflexion et d'engagement social ont eu moins de troubles psychosomatiques et ont fini par organiser une vieillesse heureuse. Le malheur ressenti a évolué vers un bonheur malgré tout. Il se décline volontiers dans les récits de sagesse des anciens même s'ils vont osciller entre le donneur de leçons et le créatif...La colonne vertébrale de notre identité se situe entre 10 et 30 ans. Les exercices physiques, les plaisirs intellectuels et les relations affectives protègent nos neurones, à l'inverse du tabagisme, de la sédentarisation, du sur et du sous-poids, de l'isolement intellectuel et affectif qui dessinent une vieillesse difficile. Notre empreinte affective continue de donner un goût au monde ; il sera plus apaisé et moins désireux d'aventures avec l'âge. Les attachements anxieux, ambivalents, désorganisés ou confus disparaissent quasiment. Le style réoccupé, radoteur, anxieux ne concerne que 3% des aînés ! S'il y a contact sécurisant avec Dieu il sera symbolique par la présence d'objet, de lieux, de prières et de rites interactifs : il devient partenaire sécurisant dans un lien internalisé, ce qui ne veut pas dire retomber en enfance. Nous retrouvons la cohabitation des extrêmes à travers l'angoisse et l'extase. Les grands mystiques pourraient ainsi être de grands torturés de l'existence qui basculent dans des bouffées d'extases divines. Les bienfaits de la foi seront liés aussi à l'entourage religieux mais principalement fonction de nos représentations : il y a donc mille manières d'aimer Dieu. Les recherches neurologiques témoignent d'un apaisement des marqueurs biologiques du stress via des ondes alpha à 8 cycles-seconde permettant des sensations d'attention paisible ; Si l’amygdale rhinencéphalique diminue le fonctionnement du cortex pariétal, une déconnexion avec le monde extérieur devient possible qui apporte parfois des sentiments océaniques dont parlaient Freud ou Romain Rolland (p. 209).

  • Mais le sublime peut devenir morbide aussi quand la personne se situe dans la haine du réel qui est cause de toutes ses souffrances. Le bonheur dégoûte ; être heureux est un honte, une trahison envers ceux qui nous ont sauvés. La délivrance ne viendra qu'avec la mort ou l'après vie. Chez les aînés l'interaction avec le monde réel diminue au profit de la mémoire de nos attachements ; les âgés se réfugient dans leurs empreintes de vie en y retrouvant des liens forts qu'ils revivent à travers des supports symboliques (chants, récits, objets, odeurs, notes de musique, une manière de remplir le vide menaçant. Croire en Dieu est alors une manière d'être attaché à ceux dont nous partageons la foi et de lutter contre l'angoisse de la mort. Mourir n'est pas perdre la vie : c'est anticiper un néant pour ne pas souffrir après la vie. Dieu contient ainsi l'ambivalence de l'inconnu effrayant et du connu sécurisant ; s'il est amour, il est lien maternel apaisant et joyeux qui justifierait qu'on prie en disant notre mère...Mais il peut être aussi le dieu morbide et punisseur. Chez les aînés, l'empreinte du passé est plus forte que la mémoire du présent.

  • Nos empreintes sont faites aussi de musique et de la socialisation qui s'y rapporte mais elle peut énormément varier d'une personne à l'autre ; être rien pour certains un puits de sensations pour d'autres.

  • La biologie de l'attachement suppose la non séparabilité du corps et de l'âme : chaque âge possède sa force et sa faiblesse ; nos moments heureux, non blessés, sont issus de notre capacité à surmonter, dans un constant remaniement, ce qui relève de la biologie, de l'affectif, de l'environnement social et culturel comme de la trame de nos souvenirs revisités.

Pour aller plus loin... 

 En affirmant que le corps et l'âme inséparables, l'auteur prend ici courageusement le contre-pied des déterministes. Il fait même une place aux bienfaits des croyances religieuses utiles dans la quête symbolique de sécurité et dans les expériences océaniques simples ou liées à des pratiques mystiques. Mais l'auteur demeure prisonnier d'une approche scientifique classique déterminée par un univers à 4 dimensions. De surcroît, nombre de découvertes ont été faites depuis 2006 montrant que nous disposons en réalité de capacités souvent méconnues de notre corps-conscience que nous utilisons plus ou moins activement ou intuitivement. Ainsi, nous mesurons par exemple en permanence tout ce qui se présente à nous en fonction de nos souvenirs heureux ou malheureux. Se met alors en place toute une chimie anticipatrice et réactionnelle induite par l’interaction du thalamus avec la mémoire – par l’amygdale et l’hippocampe -, l’insula et l’hypophyse notamment.

    L’intentionnalité de la conscience – comme acte volontaire– agit de manière similaire en fournissant de l’information à nos récepteurs neuronaux de sorte que nous ne sommes jamais réellement dans le moment présent mais bien plutôt dans un passé-présent très subjectif, dans un monde imaginaire et construit fonction des filtres d'encodage de la réalité que nous avons mis en place tout au long de notre histoire personnelle. Le lien entre ces filtres, notre conscience et notre inconscient demeurait toutefois assez énigmatique. Mais des travaux récents ont confirmé l'importance des activités bêta et gamma comme marqueur de l'attention, de l'appariement des concepts, de la décision lexicale, ainsi que de la perception visuelle consciente d'une forme (Varela, revue Nature, 2000). Plus récemment encore, une étude a montré une augmentation d'amplitude et de durée de l'activité gamma chez des moines bouddhistes méditant sur le thème de la compassion: l'activité gamma se révèle donc aussi un marqueur neurophysiologique de la conscience méditative (Lutz et al., PNAS, 2004). Cette découverte est à notre connaissance la première à démontrer clairement l'impact d'une activité mentale volontaire hautement conscientisée, et de la pratique de cet état particulier de conscience, sur le fonctionnement neuronal. Cela vient d’être confirmé par une équipe de chercheurs norvégiens et néerlandais qui a découvert un mécanisme grâce auquel le cerveau différencie des informations de nature distincte. Publié dans la revue Nature, l'article décrit la façon dont les ondes gamma (des ondes cérébrales qui contribueraient à la perception consciente), fonctionnent sur différentes fréquences en fonction du type d'informations qu'elles véhiculent.

Les chercheurs ont étudié les ondes cérébrales sur des rats, en s'intéressant plus spécialement à trois zones distinctes de l'hippocampe, la partie du cerveau principalement responsable de la mémoire à long terme et du repérage dans l'espace. «Nous avons découvert l'existence d'ondes gamma rapides et lentes, venant de différentes zones du cerveau, exactement comme des stations de radio émettant sur des fréquences distinctes», explique Laura Colgin, auteur principal de l'étude et réalisant un post-doctorat au Kavli Institute for Systems Neuroscience and Centre for the Biology of Memory en Norvège. «Lorsque les cellules nerveuses veulent se connecter, elles synchronisent leur activité», poursuit Mlle Colgin. «Littéralement, elles accordent leur longueur d'onde. Nous avons notamment étudié le rôle des ondes gamma dans la communication entre des groupes de cellules dans l'hippocampe, et avons découvert ce qui peut être décrit comme un système de radios dans le cerveau. Les basses fréquences transportent la mémoire des expériences passées, les plus hautes véhiculent ce qui se passe sur le moment.»

Les chercheurs supposaient jusqu'ici que le traitement de l'information par le cerveau suivait des voies fixes. Cette nouvelle étude suggère que le cerveau est en fait bien plus souple. «Une cellule donnée dans le cerveau reçoit des milliers d'entrées, mais elle peut choisir de n'en écouter qu'une et d'ignorer le reste. En outre, ce choix peut changer à tout moment», résume le Dr Edvard Moser, directeur du Kavli Institute for Systems Neuroscience, qui affirme aussi : «Nous pensons que la commutation gamma est un principe général dans le cerveau, qui sert à renforcer les communications entre les régions cérébrales.» Il y a donc bien une intentionnalité de la conscience non réductible à de simples états du fonctionnement inconscient du cerveau. L’idée fait en tous les cas son chemin. Une autre expérience, plus étonnante encore, menée sur des rats par l’équipe de Jimo Borjigin de l’Université du Michigan, a ainsi montré une forte augmentation durant trente secondes des oscillations gamma même après l’arrêt du cœur des animaux. Quelque chose excite des millions de neurones simultanément dans de nombreuses zones différentes du cerveau même après la mort cérébrale! L’activité n’est pas chaotique et il y a bien une connectivité non imputable aux seuls neurones. Si cela prouve que les rats ont une conscience, comment ne pas y voir aussi l’existence d’une conscience non-localisée dont nous parlent celles et ceux qui ont vécu une EMI ou des états de conscience modifiée? Selon deux scientifiques éminents, le Dr Stuart Hameroff et le physicien Roger Penrose, une expérience de mort imminente arrive lorsque les substances quantiques qui forment l'âme quittent le système nerveux pour se rendre dans l'univers. Cette théorie se rapproche donc de l'hypothèse de l'esprit quantique, qui suggère notamment que des phénomènes quantiques, comme l'intrication et la superposition d'états, sont impliquées dans le fonctionnement du cerveau, et surtout dans l'émergence de la conscience. Selon les deux experts, la conscience serait donc une sorte de programme pour un ordinateur quantique contenu dans le cerveau et qui persisterait dans l'univers après la mort d'une personne, expliquant donc les perceptions, les impressions des hommes et femmes qui vivent des expériences de mort imminente. Les âmes des êtres humains seraient plus que la simple interaction des neurones dans le cerveau : elles seraient issus de la fabrication même de l'univers et existeraient depuis le commencement des temps.

Stuart Hameroff s'en expliquait ainsi dans un documentaire : « Disons que le cœur cesse de battre, le sang s'arrête de circuler, les microtubules perdent leur état quantique. L'information quantique dans les microtubules n'est toutefois pas détruite, elle ne peut pas être détruite, elle est juste redistribuée et se dissipe dans l'univers. Si le patient est 'ressuscité', qu'il revient à la vie, l'information quantique peut revenir dans les microtubules et le patient d'expliquer qu'il a eu une expérience de mort imminente. Mais si le patient n'est pas réanimé et meurt, il se peut alors que l'information quantique s'échappe du corps, peut-être indéfiniment, en tant qu'âme. »

    Notre cerveau pourrait donc fonctionner de manière quantique. Toutefois, une partie de notre conscience est liée à notre corps : elle n'est plus la raison triomphante : depuis le milieu des années 1990, en référence aux travaux du neurologue Antonio Damasio, la perspective s’est inversée : sans émotions, on déraisonne. Tout se joue dans le cortex préfrontal ventromédian, à la jonction de zones cruciales pour la logique et l’émotion, où, au moment de prendre une décision, des «marqueurs somatiques » récapitulent l’expérience acquise dans une situation comparable et nous aiguillent vers un comportement adapté. Une atteinte à cet endroit du cerveau nous rend incapables de prendre une décision appropriée et altère profondément nos relations sociales . « Cette région située en profondeur des lobes frontaux, de chaque côté de la ligne centrale séparant les deux hémisphères, nous permet de passer d’un affect à un autre tout en étant très impliquée dans le sentiment de plaisir et de renforcement positif. Les connections entre le cortex ventromédian et le système limbique sont très denses. Elles en font donc une structure idéale pour lier le conscient à l’inconscient et pour donner un sens à nos perceptions en les liant en un tout significatif. De plus, cette région est modulée de façon importante par les neurotransmetteurs impliqués dans la dépression. »

Impossible donc de séparer la subjectivité de la raison, le conscient de l’inconscient. Nous ne pouvons correctement raisonner sans liens avec nos émotions. Une figure émerge toujours sur un fond : l’une et l’autre se conditionnent mutuellement dans une imbrication permanente. Mais à travers les ondes gamma, il y a bien un au-delà à l’immanence, à la simple conscience ancrée dans notre corps biologiquement conditionné. N’est-il pas grand temps de changer de paradigmes ? D’oser le libre arbitre qui est un pari sur le futur dans l’ouverture à ce qui n’est pas encore ? Nous aurions tout à y gagner car selon les études de Mme Tali Sharot, professeur en neurosciences et en psychologie à l’University interactifity Collegede Londres, l’optimisme est une caractéristique commune à 80 % de la population humaine. Les travaux réalisés par l’équipe du Pr Sharot en IRM fonctionnelle (technique d’imagerie du cerveau en action) montrent que plus une personne est optimiste et plus deux régions cérébrales particulières, impliquées dans les émotions (l’amygdale) et la motivation (le cortex cingulaire antérieur rostral), vont s’activer exagérément, comme si les bénéfices attendus étaient surestimés. En cas de mauvaises nouvelles ou de pronostic défavorable, le gyrus frontal inférieur gauche répond intensément alors que le gyrus frontal inférieur droit, normalement responsable du traitement des menaces, demeure moins actif et plus paresseux. La Pr Sharot pouvait ainsi affirmer «Nous avons découvert que le biais d’optimisme se maintient quoi qu’il arrive, car les gens corrigent plus sensiblement leurs prédictions en réponse à des informations positives concernant le futur qu’en réponses aux informations négatives.»

    Notre cerveau est donc programmé pour nous aider à voir la vie en rose. Ce biais d’optimisme se répercute aussi sur la santé et le bien-être : l’espoir permet l’apaisement de l’esprit et du cœur, la diminution du stress et l’amélioration de la santé physique ; il augmente même tout simplement nos chances de survie. La Seconde causalité trouve ici – de manière inattendue - un ancrage biologique qui demande à être complété par l’espoir né de l’ouverture à la réalité de l’Aide divine campée dans le libre arbitre et la non- imposition. Nous sommes les artisans de notre futur pour autant que nous puissions quitter le mode de la maîtrise qui nous pousse à vouloir tout définir jusque dans les moindres détails du quotidien. Dans le libre arbitre, quelque chose nous est donné, se traduit matériellement dans notre vie, qui n’appartient pas à notre univers à trois dimensions ; l’aide de Dieu vient du futur. Doublement : sous forme de matérialisations extérieures - par des rencontres ou des opportunités – et par cette « pluie » coulant sur notre Arbre de Vie intérieur que nous éprouvons sous forme d’énergie nouvelle, de joie libératrice, d’inspirations soudaines, de prémonitions, d’intuitions, etc. Ici, l’Amour se fait tendresse divine, compassion infinie, ouverture inconditionnelle, pardon libérateur, guérison de notre passé enfermant, goût du don gratuit par exemple. Évidemment, le simple fait d’y croire profondément va nourrir une conviction intime qui se traduira aussi par une réponse chimique de notre cerveau, celle que les chercheurs vont prendre à tort pour l’origine alors qu’elle en est la cause. Mais cela change aussi profondément notre système de représentations, nos filtres d'encodages de la réalité, de tout l'univers et surtout de l'espace-temps.

Philippe Guillemant nous le dit ainsi : « Si le passé et le futur sont simultanés, a fortiori ils le sont avec le présent aussi. Cela signifie que si une observation au temps présent déclenche une transition d'un univers bloc, dont le futur est déjà là initialement, à un autre qui serait en conséquence totalement nouveau dans son futur, par exemple une observation de "pile" plutôt que "face" qui changerait instantanément tout le futur, alors on peut tout aussi bien dire que ces nouvelles conséquences pour le futur ont eu pour résultat rétrocausal de nous faire observer "pile" plutôt que face, puisque la causalité est à double sens et que les conséquences sont simultanées avec leur origine (le tirage). »

L’intuition, comme les prémonitions, résulte alors de cet empilage indissociable du passé-présent-futur auquel certaines personnes ont accès parfois même de manière accidentelle. Il n’y a dans cette évocation ni affabulation ni exploitation de la crédulité humaine. La Réalité Ultime, ne l’oublions pas, est bien plus vaste que nos compréhensions limitées. Elle englobe tout sous des formes distinctes y compris l’incréé. Toute dimension de conscience est donc à situer dans ce cadre.

La première dimension est celle de la densification physique : une infime quantité d’esprit peut commencer à agir sur la matière. Ce niveau de conscience est lié au couronnement du monde minéral.

La deuxième dimension est celle du ressenti émotionnel : dans l’échelle des royaumes vivants, cet état est le couronnement de l’âme végétale.

La troisième dimension est celle de l’intelligence rationnelle, donc du domaine mental par lequel nous prenons conscience de notre individualité.

La quatrième dimension est celle de la conscience et de la spiritualité. Ici, le concept de la séparabilité disparaît. On fait un avec l’Univers, avec tout ce qui existe. Le cœur est le canal de l’âme qui permet l’ouverture au divin, à l’intuition, l’inspiration et l’amour. Mais, pour atteindre cet état, il faut se défaire de nos constructions mentales habituelles. C’est un travail très difficile, mais il faut lâcher prise, il faut faire le vide pour espérer sortir de la troisième dimension.

La cinquième dimension est celle où l’âme s'ouvre à la Conscience cosmique, le Principe d'organisation du Tout en lien avec le créé, le vide quantique et l'incréé. Il n’y a plus de dualité ni de séparation stricte. C’est l’état de paix, de joie, d’amour qui se manifeste par la créativité. Ici, le temps est un choix qui dépend de vous. Vous n’y êtes plus soumis, mais vous le choisissez. Tout comme vous n’êtes plus uniquement ou principalement soumis à un programme inconscient lorsque vous en prenez conscience. Le passé-présent-futur est simultané comme empilé et nous pouvons y accéder via notre Âme-Esprit et même l'orienter. Le divin se chargera de matérialiser des réponses possibles à nos souhaits et demandes bienveillantes pour autant que l'environnement le permette.

Nous avons tout intérêt à apprendre cette mécanique divine, tout avantage à la postuler, à la vivre avec confiance en ouvrant notre conscience à la Conscience cosmique par l'amour du don qui transcende les masques et miroirs, les mensonges et les certitudes de ce monde, tout en étant la liberté des enfants de Dieu venue contester fondamentalement la logique du non-amour, cette blessure insidieuse qui nous fait nous méfier de tout et de tous. Nous souhaiterions bien sûr des relations humaines apaisés : être entourés de compassion, de compréhension, d’estime, d’affection, recevoir des encouragements, nous sentir respectés. Et agir de même envers autrui. Mais nous savons qu’en réalité la vie est un affrontement permanent et une lutte pour parvenir à satisfaire nos besoins et nos désirs. Nous avons pris l’habitude  non pas de nous aimer mais de nous rudoyer les uns les autres pour parvenir à nos fins. D’obtenir gain de cause par la ruse, la force, la séduction, le chantage, la dette imposée, la mystification, la culpabilisation ou le marchandage notamment. Nous n’y prêtons même plus attention à force d’y être habitué. Pourtant, l’élégance est – et demeurera toujours - du côté du soin librement consenti à nous accorder les uns aux autres sans jugement ni malveillance. C'est la véritable force de résilience! Un appel à être en vérité et en conscience. Une invitation à quitter le durcissement, l’indifférence, toute lassitude de désespérance. Car l’avidité-angoisse, l’abandon-emprise, le rejet-absorption reviennent de tant de façons sournoises. Mieux vaut leur opposer cette humilité d’en-haut libérée de l’illusion d’avoir le droit de juger. Se situer dans la sagesse de la vie intense à laquelle nous sommes tous conviés, dans l’amour qui se donne par-delà les terreurs et les fureurs archaïques. Et désirer ardemment que tout soit sauf en tous: nos qualités et nos défauts, nos capacités et nos défaillances; que rien ne soit à maudire, à cacher puisque vivre demeure une expérience complexe et souvent aléatoire.
Voilà ce qui nous est réellement bénéfique. Dans les mots de Paul Tillich, nous vivons désormais sous le signe de la réconciliation avec Dieu, sous celui de la réunion avec nos prochains – notamment à travers le don de soi et le détachement - et sous la résurrection (ou régénération) permanente de l’Amour, dont Paul dira avec raison qu’il est plus grand que la foi et l’espérance. 

L'Amour a en réalité cette puissance de résilience, la capacité de nous faire quitter l'hostilité ressentie face à un univers pour qui nous ne sommes rien (ou si peu de chose), face auquel nous sommes si fragiles et menacés, et toujours à devoir construire une sécurité illusoire. L'Amour nous délivre de ce tourment; en lui, tout n'est pas dit: nous pouvons interagir, orienter différemment nos futurs via notre Âme-Esprit et dépasser une centralisation univoque campée sur l'avidité du Seul, sur le chacun-pour-soi générateur d'agressivité et de violences narcissiques, sadiques et masochistes.


       

 .