Si nous sommes des animaux sociaux, nous sommes aussi des pervers narcissiques, masochistes et sadiques qui apprécient malheureusement la mise à mort de l'autre: ce sont les comportements de meute.
Ils sont devenus la plaie dans les écoles; des jeunes victimes de ce cyberharcèlement à travers les réseaux sociaux se sont suicidés. Les victimes peinent à se faire entendre et les mesures de protection manquent. Le silence est de mise. Certains jeunes portent les atteintes de ce mobbing: l'estime et la confiance en eux sont entamés.
Cette pollution se retrouve partout sur la toile:
Face à de telles dérives, il faut redire nos humanités:
Cohabiter harmonieusement sur cette Terre, relève en effet d'un petit miracle ou encore d'une lutte assumée consciemment:
Un grand-père Cherokee disait ceci à son petit-fils: « Une lutte est en cours à l’intérieur de moi, disait-il à l'enfant. C'est une lutte terrible entre deux loups. L'un est plein d'envie, de colère, d'avarice, d'arrogance, de ressentiment, de mensonge, de supériorité, de fausse fierté. L'autre est bon, paisible, heureux, serein, humble, généreux, vrai et rempli de compassion. Cette lutte a aussi lieu en toi, mon enfant, et en chaque personne. » Le petit-fils réfléchit un instant et interrogea son grand-père :« Lequel de ces deux loups va gagner la lutte ?» Le vieil Indien répondit simplement : « Celui que tu vas nourrir. »
Vouloir blesser, punir, faire mal, pourrir le bonheur de l’autre, même par jeu, soyons clairs est déjà de la perversion !
Bien entendu, ces comportements s'expliquent notamment par le dynamique du désir mimétique de René Girard:
La violence du désir empêché ou entravé a toujours conduit l'humanité à désigner des boucs-émissaires:
Le cyberharcèlement repose sur  le désir ou le délire de persécution qui se cherche des raisons soi-disant consensuelles d'agir, des prétextes à déchainer la critique haineuse; la cible mérite une leçon ! Elle incarne ce qui est détesté et détestable, envié ou enviable...ce qui doit être puni, sali ou du moins sanctionné. L'effet de meute est une sorte de corrida de groupe, un défoulement jubilatoire sensée soulager  nos peurs, nos angoisses, nos doutes et complexes, notre petite vie en somme...par la mise à mort symbolique de ce que nous détestons en nous et chez les autres ! Ou par la destruction de ce que nous n'aurons jamais, ne serons jamais ! Cette mise à mort symbolique est justifiée par une erreur, une attitude, un geste, un point de vue, une image: qu'importe, tout est prétexte au défoulement haineux. C'est aberrant et affligeant. Il n'y a plus aucune empathie: tout est dans l'affrontement agressif, le duel, l'escalade symétrique, le langage ordurier. La jungle et la loi du plus fort, du plus endurant s'impose avec un manichéisme douteux: on s'adule ou on se vomit ! 
En réalité, la plus grande barrière qui s’oppose à de bons rapports interpersonnels est notre 
tendance toute naturelle à juger, à évaluer, à approuver ou désapprouver les dires, les faits et gestes, les convictions ou les valeurs de l’autre personne ou de l’autre groupe.

Et le danger d'emballement est toujours bien réel, tout particulièrement dans une société très individualisée. L'articulation entre une morale individuelle et sociale ne se fait plus très bien.

Qu’en est-il du rapport individu – société ?

Pour le philosophe Emmanuel Kant, de la loi morale découle la dignité de la personne. Car se donnant à lui-même sa loi, l’homme a non seulement un prix, c’est-à-dire une valeur relative, mais une dignité, c’est-à-dire une valeur intrinsèque : “L’autonomie est donc le principe de la dignité de la nature humaine et de toute nature raisonnable“. Un impératif incontournable en découle : « Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux aussi vouloir que cette maxime devienne une loi universelle ».
Trois conséquences s’y rapportent :

1/ “Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature”.

Par exemple, on ne peut vouloir se suicider et que cet acte devienne une loi de la nature car cela détruirait l’humanité. 

2/ “Le principe subjectif du désir est le mobile, le principe objectif du devoir est le motif”.

On désire des choses et on respecte des personnes, selon Kant. Ainsi, les choses ont une valeur pour nous, alors que les personnes ont une valeur absolue, non relative. Le sujet est une fin en soi :

“Agis de telle sorte que tu traites l’humanité […] toujours comme une fin et jamais simplement comme un moyen”.

3/ Ces deux formules en crée une troisième, instituant l’homme comme l’auteur de la morale : “La moralité est l’idée de la volonté de tout être raisonnable conçue comme volonté instituant une législation universelle”

La volonté est en effet autonome, elle se donne à elle-même sa loi. Nous obéissons à la loi morale parce que nous nous donnons à nous-même cette loi.

"La vie des hommes en société semble s’organiser autour de principes communs à respecter autant que faire se peut en laissant de côté la conscience morale (Kant), ou alors elle s’organise autour de morales personnelles qu’il faut faire prévaloir sur la morale commune pour conserver l’unité de l’individu et sa liberté. Mais, dans les deux cas, la morale semble nécessaire à la vie des hommes en société. Pour reprendre les pensées de Nietzsche, on peut considérer que la conscience est le propre de l’homme et que la conscience induit l’altruisme. Si un homme se destituait de la morale, il ne serait donc plus un « homme cultivé » comme le définit Hegel c’est-à-dire doté d’une conscience. Le bon entendement des hommes dans une société semble se dessiner comme une alternance qu’il faut réguler par des lois, entre le légal et le légitime, entre le rationnel et le raisonnable et donc entre conscience morale personnelle et morale collective (lorsqu’elles sont en conflit). Chaque individu qui compose une société doit donc considérer l’autre, soi-même, et la communauté comme trois entités à élever au même stade priorité pour ne pas sombrer dans l’égoïsme ou au contraire, dans une « identité individuelle communautaire ».  

Cependant, quelle que soit la direction que prend un individu, qu’il soit en conflit avec la société ou non il doit se considérer comme une entité et comme une sous-partie d’un ensemble plus grand. Et cette considération amène à accepter un certain nombre d’obligations créées par la société et donc des hommes. Ce sont les lois. Elles sont faites pour encadrer ou exclure ceux qui nuisent à la communauté par une considération trop importante de soi-même par rapport à autrui. (http://www.fredericgrolleau.com)."

La loi morale et la loi sociale sont donc en tensions - souvent partielles, partiales et hypocrites ! - mais l'état  reste le gardien chargé de faire respecter le droit et d'encourager des comportements citoyens. Les sociétés industrialisées montrent toutefois à quel point cette tension est délicate. Les besoins et les désirs des uns et des autres s'affrontent souvent en s'excluant mutuellement. Un équilibre sociétal est bien difficile à trouver. 
Les sociétés hypermodernes exacerbent la nécessité de s'affirmer comme individu autonome pour se conformer à l'idéologie de la réalisation de soi-même. Beau paradoxe puisque chacun doit cultiver son identité personnelle en se conformant à l'injonction d'être un sujet responsable de lui-même, de ses actes, de ses désirs, de son existence sociale. Mais que signifie vouloir être soi-même?

1. L'étude sociologique du sujet nécessite de prendre en compte différentes dimensions: le sujet social (sa capacité de subvenir à ses besoins, son autonomie, son existence sociale, son travail, sa place, son indépendance);  le sujet existentiel qui s'affirme face au désir de l'autre; le sujet réflexif qui s'autorise à penser par lui-même; le sujet acteur en confiance de sa vie; ces dimensions renvoient. à une complexité plus vaste encore: l'univers global de la société; celui de l'inconscient ; celui de la réflexion et celui de l'action.

2. Nous sommes en lien avec notre environnement; c'est donc le social qui induit la conscience de ce qui est désirable; tout appartient au monde des échanges affectifs, symboliques ou marchands.

3. Pour Sartre, nous sommes des êtres de désirs et notre désir est un désir d'être qui s'exprime à travers des milliers de désirs concrets qui constituent la trame de notre existence. Ainsi, on ne nait pas sujet on le devient en permanence. Le sujet se révèle dans le dépassement qui seul affirme la possibilité de la liberté. La question se pose alors de savoir comment l'individu fabriqué socialement peut-il advenir comme sujet?

4. Il y a d'abord socialisation, soit le processus de fabrication des individus qui tend à établir un accord entre les motivations individuelles et les postions sociales. Vient ensuite le processus de subjectivisation individuels et collectifs, chez Marx c'est le processus d'émancipation face à l'exploitation capitaliste. 3è processus la fabrication de certains individus. Mais en réalité, on ne peut pas dissocier la mémoire sociale de la mémoire individualisée. Tout est toujours en interactions et en ajustements de sorte qu'on ne peut réduire l'intériorité a du social incorporé…sans pouvoir non plus à l'inverse réduire l'individu à une entité en soi. Il est une entité bio-psycho-sociale non réductible.

5. La société produite des individus qui produisent la société, à travers une histoire, un milieu, un contexte, une éducation, des choix, des délires, etc.

6. Il existe des liens étroits entre l'identité individuelle et l'identité collective. Et chaque individu se caractérise par une multiplicité d'appartenances qui peuvent changer au cours de son existence.

7. Hier la personne s'identifiait au râle qu'elle jouait dans la société: aujourd'hui la préoccupation est individualiste; l'idéologie de la réalisation de soi-même s'est imposée de sorte que c'est à l'individu de construire sa cohérence dans le monde éclaté; il y a en conséquence tensions entre l'identité héritée (naissance et origines sociales), l'identité acquise et l'identité professionnelle.

8. Paul Ricoeur ajoute l'identité narrative qui atteste que la personne peut changer la façon dont son passé, ou les déterminismes, agit en lui.

9. Comme le sentiment de continuité du moi s'enracine dans la mémoire, c'est l'identité sociale qui en sera le plus sûr registre. Elle sera toutefois en lien avec l'identité narrative individuelle et sociale avec pour conséquence une construction permanente entre le factuel et la fiction.

10. Ce processus est appelé à se faire à travers une médiation, une remise en question des croyances, valeurs du système, d'abandon d'identifications obsolètes, etc. Il s'agit toujours de s'inventer face aux contradictions multiples qui peuvent mener à des identités négatives, meurtrières, oppositionnelles, stigmatisées ou réussies; elles seront forcément plurielles, complexes, porteuses de déchirement ou de contradictions, en demande de respect, de considération, de dignité, de liberté car l'être a besoin d'horizon pour exister dans le monde.

11. Freud va remettre en question l'idée d'un sujet pensant, créateur, cohérent, unifié, responsable et conscient. Tout se déroule pour lui entre éros et thanatos. La question rebondit entre l'intériorité (le développement psychique) et l'extériorité (le monde social) avec un sujet qui cherche à se faire, à advenir, à produire du sens et de la cohérence là où l'imaginaire, l'inconscient et l'irrationnel vont interférer eux aussi. Le sujet désigne plus un processus qu'une instance.

12. Il faut donc postuler un double Je social et psychique. Le sujet est lié à l'existence de l'autre dont il a besoin pour se penser. Un double rapport aussi à l'objet (ce par quoi le sujet vient à être comblé) et le sujet (le désir qui s'éprouve en tant que lieu du désir). La double illusion consiste à penser que le sujet peut se passer des objets, ou, à l'inverse, qu'il sont tout. 

13. Le désir  lui est immuable: il pousse à la satisfaction. Sa connotation sera pour une part subjective mais il sera aussi lié à des offres sociales et institutionnelles qui permettent à ces désirs d'obtenir des formes socialement acceptables de réalisation. 

14. L'autonomie du JE se vit dans la confrontation aux multiples contradictions : dans la capacité de mettre en questions (réflexivité), dans la pro-activité, la capacité de dire ce qu'il éprouve et d'éprouver ce qu'il dit, la reconnaissance de ses propres désirs face à ceux des autres, l'affirmation de soi et l'altérité conjuguées.

15. Le JE pose la question de l'assujettissement comme soumission ou comme libération. Thème qui va se poursuivre à travers la question de l'individuation via le singulier, le régulier, le remarquable ou l'ordinaire, des forces interpersonnelles ou déterministes qui débordent le moi. Avec la globalisation, il n'y a plus de vrai et de faux mais beaucoup de débordements pulsionnels, culturels et sociaux. La religion ne fait plus sens, la science n'est plus synonyme de progrès, la politique est décriée; le recours à la raison devient alors irrationnel ou paradoxale; l'individu ne peut plus fonder ses valeurs propres dans l'autonomie en hétéronomie avec les pressions sociétales. Tout s'effectue pour une bonne part à l'insu du sujet (volonté involontaire), dans le refus d'assujettissement et la volonté d'être. Le sujet advient dans la négation de ce qu'il est. Il lui faut rompre avec une partie de ce que l'histoire fait de lui pour se lancer dans le désir de faire société qui s'exprimera en affirmation de soi ou en inhibition.

16. Le sujet individuel et collectif peut être créateur et destructeur de vie. La tension entre le moi et l'idéal du moi peut conduire à la dépression. L'idéologie de la réalisation de soi-même renvoie à l'obligation de se faire une place, de réussir, ce qui charge cette tension. Quand elle s'emballe, le sujet peut, n'étant pas reconnu par ceux qui représentent le pouvoir, la notabilité ou la considération vouloir les détruire. Le sujet ne pouvant se réaliser du côté de l'Eros cherche une issue du côté du Thanatos, dans le refus d'être rien ou moindre et le désir de puissance.

17. Pour y échapper, le sujet a besoin de reconnaissance juridique, affective, sociale et cognitive (être reconnu dans sa compréhension de soi-même), qu'elles soient reconnues par d'autres.

18. Pour Paul Ricoeur, la souffrance est une impuissance à dire, à faire, à raconter, à s'estimer, donc une impuissance à s'affirmer comme sujet. Mais il y a danger dans le renoncement à penser, à choisir, à lutter, à prendre en compte son passé et son avenir en voulant vivre dans le présent pour ne plus se poser de questions.

19. La violence de survie annule toute humanité, toute parole, toute possibilité de partage de sens. Mais la torture pose un paradoxe radical: nous ne pouvons nous identifier aux tortionnaires sans devenir ce qui nous fait horreur; mais si nous coupons toute relation avec eux, nous devenons ce que nous condamnons! Quand on a vécu l'inacceptable, comment ne pas se sentir sali ou avili? L'avènement du sujet passe par la reconnaissance de ce qu'il a vécu, même si cela veut dire faire cohabiter le ciel et l'enfer et vivre le bonheur sur le fil du rasoir. Parfois, c'est entre résignation et révolte, orgueil et honte, soumission et refus, désir de vivre et l'envie de disparaître que le sujet puise au plus profond de lui le courage d'exister malgré tout.

20. Les sociétés hypermodernes poussent jusqu'au paradoxe la nécessité de s'affirmer comme singulier et autonome tout en nous obligeant à nous conformer à des codes sociaux normatifs stricts. Le sujet cognitif et le sujet du désir entrent en conflits, en tensions entre l'être humain et l'être en société. Dans le contexte de la sécularisation, c'est le sujet qui prend la place de Dieu comme créateur de son existence, comme producteur, entrepreneur, révélation de son moi intime, et non les institutions. En cette quête bornée, il y a risque de lourdeurs…

À cela s'ajoute encore le rêve moderne d'avoir une bonne vie, de pouvoir en profiter jusqu'à son dernier souffle entouré bien sûr de l'amour des siens. Cette attente va se révéler très difficile à combler sans passer par:

La sortie de cette tristesse-dépit-colère-frustration commence bien sûr par le respect mutuel, de soi-même et de l'autre.
C'est le risque indispensable à prendre, au nom de l'amour indispensable à la vie, quelles que soient les difficultés, pour sortir des logiques infernales. L’apôtre Paul mènera le combat sur deux fronts : il s’opposera tantôt à l’anarchie violente du désir, tantôt à la prétention hypocrite et moralisante, nous montrant ainsi la nécessité d’identifier ce qui mène à l’échec d’aimer. Doit être combattu « ce qui conduit à tristesse, dureté, égarement, repli sur soi, ou prétention, revendication, ressentiment, ou compulsion, frénésie, débordement stérile ; ou encore, et par-dessus tout, à désespoir, glissement en bas, destruction — cela est dans l'opposé de l'amour. Ce qui, au contraire, est pacifiant, confortant, ce qui délie de l'âpreté et du ressentiment, ce qui donne de donner, ce qui ouvre chemin, même malaisé, même apparemment injustifiable, même hors des logiques reçues, cela est déjà du côté de l'amour — même si cela ne laisse point en repos, appelle à plus loin, exige dépassement[1]. »

Le lieu de l'amour est l'amour même, toujours premier, sans être objectif, lié aux pulsions, au corps, au social ou à la moralité. Ainsi l'origine n'est pas le début individualisé de la vie mais ce à partir de quoi l'individu peut exister et se construire. Cette toute première chose cherche dans l'altérité, y compris dans notre dimension sexuée, l'unité de la vie pleine et pleinement déliée de la destruction. Dès lors, « l'amour comme amour n'existe qu'entre l'autre et moi. S'il tourne au conflit, à la violence, à l'abandon, s'il est en cet excès d'amour qui finit par coïncider avec la possession - « je te donne tout, donc tu m'appartiens » - l'amour en moi devient douleur. Et comment faire que cette douleur ne devienne pas en moi violence ou abandon, les deux catastrophes de l'amour ? » « Toutefois, surmonter l'abandon – quitter ces espaces-là, du subi et de l'infligé – suppose qu'il soit donné d'habiter l'autre espace : celui d'une primordiale tendresse, d'une chaleur qu'aucun effort, aucune moralité ne produisent[2]. »

Cette primordiale tendresse nous recommande d’aller du côté de l'amour comme foi, sans la jouissance d'aimer ni même la jouissance de sa foi. Non pas un amour mystique car il resterait dans l'illusion ; ici, l'amour inconditionnel est feu, premier, absolu, sans dépendance, sans prétention : ce grand manque commun qui demeure dans l'urgence d'être comblé. Une présence dont l'absence est brûlure. Cette lumière incite à demeurer dans le don, le pardon, la suprême innocence qui traverse tout, la générosité qui espère sans point d'appui tout en se disant, intraitable, au cœur de la Ténèbre. Une aventure infime et infinie, l'origine originante de tous les possibles que rien n'épuise ni ne mesure. Foi envers autrui, foi envers soi-même, avancée vers l'horizon de la vie heureuse : la Pacification. « Finalement, finalement, vous ne devez, nous ne devons craindre qu'un ennemi, un seul ennemi : la sombre tristesse qui envahit tout et défait le lien merveilleux qui nous donnait d'être un en nous-mêmes et un avec nos proches, jusqu'à l'infini. Un seul ennemi : cette tristesse de ténèbre, cette amertume qui hait la naissance et la vie ; car c'est de ce gouffre que sortent les cruautés, les abandons, les replis, les angoisses. De là sort l'extrême, l'inhumain— l'inimaginable froideur des organisateurs de massacres. »

L’humaine tendresse n’a pas pu se dire ; elle ne s’est pas incarnée pour libérer du jugement et devenir cette douce présence qui nous fait sortir de l’enfermement.  « En vérité, toujours demeure en l'homme (en vous comme en moi) puisqu'il vit, au moins une légère trace, un reflet de ce don qui précède tout et qui fait que malgré tout nous pouvons nous réjouir d'être nés.

Heureuse rencontre, d'une parole qui nous éveille là! Cela est vrai de toute vie, même si nous ne savons pas comment, même si celui qui la vit est jour après jour dans la ténèbre [3]. »

Comment ne pas voir dans la trace de ce don qui précède tout cette nostalgie d’un état fœtal béat ? Tout semble avoir été dit. Le mal/malheur tout comme les malveillances/maltraitances prennent leur origine dans cette parole qui n’a pas été dite – pas assez répétée avec tendresse – pour que naisse un double sentiment : il est bon d’être né et la vie est bonne. Manque cette foi envers autrui et soi-même indispensable à l’avancée vers l’horizon de la vie heureuse, désencombrée de nos fureurs et férocités. Pour Maurice Bellet, il faut oser aller dans le vide du vide, au-delà de toute pensée, concept, justification pour rencontrer la tendresse libératrice du Père. Pour Lytta Basset, c’est la Bienveillance du Tout Autre incarnée en Jésus Christ qui fait de nous des enfants de Dieu habités par un désir de mieux vivre-ensemble capable de s’incarner dans une sollicitation mutuelle responsable et respectueuse. Tous deux nous invitent à devenir capables de Dieu en la bienveillance assumée ou dans la parole dite en référence à cette humaine tendresse.
(L
es citations sont tirés du livre de Maurice Bellet l’Amour déchiré, Desclée de Brouwer, nouvelle éditions, 2007.)

Cette tendresse exclut de vouloir tout ramener à Soi, de vomir ou dévorer les autres. Elle est soin et aide réciproque - respect  mutuel - à exiger en une fermeté non négociable. S'en exclure, le limiter ou le refuser ce respect mutuel, c'est s'éjecter du genre humain ! Le même constat s'impose au sujet du harcèlement sexuel qui touchent principalement les femmes. Il faudra bien y revenir à ce respect mutuel indispensable: y tenir, le défendre et sanctionner celles et ceux qui veulent imposer leur loi de la jungle. C'était naguère le rôle de la morale collective ! Que nous avons collectivement déconstruite au nom de l'émancipation des consciences...et de la liberté individuelle. Résultat: il n'y a plus guère de forces qui freinent ou dissuadent !
Toute morale sera bien sûr relative à une période de l'histoire humaine, à une culture spécifique, à des références religieuses: en relativiser la portée absolue est nécessaire. Mais une fois la tache critique accomplie, reste à savoir ce qui est gardé ou redéfini pour le bien de tous.
Pour le philosophe André Comte-Sponville, il n’y a pas de société sans lien, ni sans rapport au sacré, à ce qui a valeur absolue. On peut se passer de religion, au sens d’être relié, mais pas de communion, ni de fidélité, l’autre sens de la religion (relegare: recueillir ou redire). Elle est ici un attachement, un engagement, une reconnaissance et non une piété. Toutefois, l’absence de foi ne dispense pas d’avoir une morale. L’athée n’est pas condamné à être un lâche, un hypocrite ou un salaud ! Mais toute morale sera humaine, donc relative et marquée du sceau de l’effort volontariste. Pour autant, elle ne sera pas bâtie sur le nihilisme qui fait le jeu des barbares et des fanatiques de tous bords, qui ne connaissent que la violence, le mépris, l’égoïsme, la haine, car le contraire de la barbarie, c’est la civilisation. Une société peut très bien se passer de religion, au sens de la croyance en un Dieu créateur et personnel, elle pourrait se passer de sacré ou de surnaturel au sens large, mais elle ne peut se passer ni de communion ni de fidélité, celle précisément qui combat une sophistique qui cherche à taire la différence entre mentir, dire la vérité ou se raconter des histoires.  

Une force qui freine et sanctionne est devenue nécessaire...


       

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