L'expérience de l'incomplétude est issue d'une science plutôt en recherche d'une vérité-cohérente tout en sachant que le réel en soi reste inatteignable. Tout est complexe, l'ultime reste hors de portée des humains, il mène souvent à des contradictions insurmontables.

L'auteur tente une relecture des deux domaines distincts. Voici résumé ci-après quelques belles idées:

  • Qu'est-ce que l'homme dans la nature, entre l'infiniment grand et l'infiniment petit? Blaise Pascal, contemporain de Galilée, se laisse interroger par les propos du savant. Il comprend que l'homme n'est plus la mesure de toute chose, qu'il est à situer entre l'infinité du monde qui le hante et le néant d'où il est tiré. Cette tension dit la grandeur de notre condition et sa misère: nous devons vivre entre deux extrêmes sans pouvoir les réconcilier. S'agissant de Dieu, l'honnêteté nous pousse à voir trop pour nier et trop peu pour s'assurer. Toutes choses sont des mystères, des voiles qui couvent Dieu. Peut-on au moins alors aspirer à exister par soi-même dans une nature qui n'offre plus d'ordre signifiant? Concilier le je rationnel avec le je existentiel ? Rien n'est moins sûr car le je reste tiraillé entre une vision d'infini et un  moi changeant et fini, souvent despotique, qu'il faut fuir pour se distraire; c'est le divertissement pascalien. Tout est bon pour s'évader de cette tension incontournable. Pour Pascal, l'humain pense avec le cœur au sens biblique  comme siège de l'intelligence, de la connaissance et de l'expérience. Le cœur peut-il conjuguer l'intime et l'infini ? Mener à l'expérience d'une attente et d'un manque, d'un vide infini ? Pascal propose que Dieu se laisse rencontrer dans l'amour agapè: c'est là que l'infini et l'intime peuvent se rencontrer. Dans le pari, la vérité d'une conscience, d'une liberté appelée à une communion infinie dans la grandeur du don désintéressé.
  • L'avancée des connaissances va induire le changement d'une vérité-correspondance à une vérité-cohérence marquée par les principes d'incertitude, d'imprévisibilité et d'incomplétude. Quelque chose échappe sans doute de l'ordre de l'Origine: pensons à l'étude du langage (Wittgenstein), de la logique (Gödel), de la structure de la matière (Heisenberg) ou de l'évolution (Prigogine). Notre saisie du réel voilé se fait , comme le signalait Edgard Morin, à travers des contradictions et paradoxes, des antinomies, des apories (des solutions incompatibles en tensions), ou encore des oxymores (deux sens contradictoires).Ce n'est pas une défaite de la raison mais une condition pour avancer dans la connaissance. De fait, une théorie ne peut apporter la preuve de sa propre consistance, de son caractère complet ou absolu. Pour Bernard d'Espagnat, la physique classique est essentiellement descriptive, la physique quantique est quant à  elle prédictive. Mais le réalisme ontologique est à abandonner car nous ne faisons que décrire non pas la réalité en soi mais l'image que l'esprit humain est capable de s'en faire. L'être précède la pensée. C'est ainsi que nous abordons le réel. L'intrication quantique va confirmer l'existence de ce réel voilé. La conscience qui en émerge ne saurait provenir que du réel en soi, et non des phénomènes biologiques. Tout comme il nous faudra définir le réel comme n'étant pas une chose mais une entité au-delà de l'espace et du temps. Les sciences parviennent à nous donner quelques lueurs sur le réel voilé et l'être, mais l'approche artistique ou spirituel le peuvent aussi. Nous sommes immergés, sans trop le savoir, dans une source qui ne se réduit toutefois pas à nous. Nous construisons le bien le beau, le laid ou le mal aussi bien avec la raison qu'avec le cœur mais pas avec les deux à la fois. La tension demeure entre l'absolu et le relatif, l'utile et le nuisible par exemple qui sont des appels de l'Être qui se trouve au-delà de nos rationalisations: ici le mystère demeure, il n'est pas à éliminer, il est au contraire un élément constitutif du réel voilé. Du coup, l'opposition classique entre science et religion disparait. La spiritualité aura aussi part au mystère du réel voilé, tout comme l'émotion artistique. La poésie se veut saisie de l'être. Si elle n'est pas cela, elle est le plus vain des jeux (Ferdinand Alquié).
  • La physique quantique va mettre en évidence de nombreuses contradictions au sein du réel voilé: la fameuse dualité onde-corpuscule, les couples antagonistes faisant état de la continuité / discontinuité, de la séparabilité / non-séparabilité, de la symétrie / non-symétrie, de la causalité locale / causalité globale. Ces états de fait vont conduire à formuler le principe de complémentarité entre deux modes exclusifs. Par extension, il convient d'observer que pensée et penseur, sujet et objet sont intimement couplés; dès lors on ne peut faire abstraction des circonstances dans lesquelles la pensée se mue en sujet de réflexion. Cela renvoie aussi à la discontinuité chez Kierkegaard, au saut qualitatif qui marque l'impossible conciliation dite dialectique.
  • Il y a mystère quand celui qui interroge appartient à ce sur quoi il s'interroge. Il n'est pas une lacune du connaître mais un appel à explorer (Gabriel Marcel). Néanmoins, toute construction de sens devra se faire sur un fond d'absence de sens, d'in-sensé. La volonté de rendre intelligible la réalité va devoir affronter l'opposition entre l'identique et l'autre, l'altérité et l'universalité. Le sujet est amené à donner du sens sur fond de non-sens, en acceptant les limites de la raison tout en acceptant de retrouver l'universalité par une action de choix effectif. Il s'agit en résumé: 1) D'accueillir la réalité comme quelque chose qui résiste à nos représentations. 2) Accepter positivement l' incomplétude de notre compréhension de la réalité. 3) Chercher à construire du sens sur fond de non-sens. 4) S'ouvrir à une altérité fondamentale. 5) Se confronter au réel pour devenir un bon chercheur. 6) S'ouvrir à l'universel. 7) Entrer dans le sens du mystère.
  • Pour Tillich la foi nait de la tension entre la conscience de l'infini et l'impossibilité de le posséder. Et la rencontre divino-humaine est tout entière contenue dans ce qui sauve du désespoir ou de l'idolâtrie: seule la grâce divine le peut ! Elle seule nous permet de vivre sans être tiraillé par la vision d'infini dans un moi changeant et limité. Dans la saisie du sens, dans le signe, la grâce confère un nouveau regard. Elle éclaire la réponse humaine à l'appel de Dieu, la conjugaison des deux vouloir: l'un qui fait voir et l'autre qui fait vivre. Dans l'approche apophatique, Dieu demeure l'inconnaissable: nous pouvons seulement le rejoindre 1) dans l'ignorance , la reconnaissance qu'il surpasse l'être et la science, 2) dans une purification , une catharsis de l'emprise du connu, 3) une libération de toute emprise anthropographique et 4) une union mystique avec une toute puissance qui se donne dans l'amour et nous accueille dans le non-jugement et la non-imposition. Puisque le divin ne saurait être réduit aux images ou au langage, il se dira par-delà la raison dans l'intuition de l'Absolu, tout particulièrement dans la coïncidence des opposés. L'Un étant l'Absolu est insaisissable, tout comme l'unité pure, car nous sommes marqués par la différence, la pluralité et l'altérité des choses dans le monde. Nicolas de Cues propose un chemin ascensionnel pour nous élever de l'être, qui appartient à la sphère de l'autre, au non-autre, qui désigne l'Un pur au-delà de l'être. Il sera au-delà de l'autre et du même, de l'identité et de la différence. Il sera aussi l'opposition sans opposition des opposés, l'autre présent autrement dans la matière où il forme des ressemblances tout en étant transcendant, en retrait. Le Christ sera coïncidence entre la divinité et la créature, gage de liberté dans une alliance humano-divine. Dieu y sera l'essence de l'essence, il reste l'inconcevable qui vient toutefois à notre rencontre, nous dire qu'il a besoin de nous, lui qui n'a besoin de rien ! En JC, la nouveauté d'une médiation inattendue…Nous y goûtons dans la coïncidences des opposés, mais toujours dans des moments particuliers, des tiers inclus ou des sauts qualitatifs. Rien à voir donc avec la triade hégélienne de l'être, du non-être et du devenir. Le tiers inclus conduit à la recherche de niveaux de réalité par des moments unitaires en lien avec l'Un inaccessible, le voilé qui se dévoile en partie. Dieu est le traversement de l'UN en toutes choses, de sorte que toutes choses soient ce qu'elles sont. Il est donc à la fois le tout autre et le plus intime en tout.
  • Par l'expérience de l'incomplétude, le chercheur expérimente une plus juste union entre raison et vision, entre déduction et intuition, dans un renoncement joyeux et audacieux à une compréhension exhaustive et définitive du réel (p.326). La complexité est certes faite des interactions et des connexions, mais elle est aussi et surtout faite des relations qui font exister l'homme dans toutes ses dimensions corporelles, psychiques et spirituelles: relation au cosmos, à l'évolution, à la nature, aux autres, à l'histoire sociale, économique ou politique, et questionnement de la juste relation à toute chose. L'union de l'Un-Origine se fera équilibrage: du masculin-féminin, de l'entropie-néguentropie, du je et du nous, de l'individuel et du collectif, etc. La relation reste première et mystérieuse.

L'auteur va tenter d'expliquer le paradoxe de Jésus Christ considéré dans la foi comme vrai homme et vrai Dieu. Cette approche millénaire est à notre sens passéiste et trop limitée. Nous lui préférons une approche plus moderne. Si le divin est bien l'essence de tout, la Loi des lois, il est la Source de tout. Jésus y avait simplement accès comme peu de gens ont pu le faire. Il était fils adoptif du Père comme nous le sommes tous et toutes. Symboliquement vrai homme et vrai dieu. Réellement inspiré et béni puisque la Source lui donnera une liberté d'expression formidable, le courage de revisiter sa tradition religieuse, de redéfinir notamment la différence entre ce qui est sacré, source de violences, et ce qui est sans (l'Amour), d'accomplir des guérisons et des signes exceptionnels. De même, nous n'avons pas besoin de défendre au sens strict une trinité: la Source est UNE sous différentes formes, informations, ondes, énergies ou matières. La trinité contient par contre l'articulation entre le Père, le fils et le saint-esprit, à comprendre comme l'articulation entre la Destinée, le Sens et la  Vérité.

Nous retiendrons en prolongement de réflexion:

Par l'expérience de l'incomplétude, le chercheur expérimente une plus juste union entre raison et vision, entre déduction et intuition, dans un renoncement joyeux et audacieux à une compréhension exhaustive et définitive du réel (p.326). Elle devra faire apparaître une nouvelle conscience de soi et de nouveaux projets d'existence à travers de nouvelles représentations de l'Univers mais aussi à travers une éthique de conviction et de responsabilité...



       

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