Libres : en vue de quoi ? Où va l’humanité ? Nul ne peut le dire. Si l’évolution a d’abord été physique, chimique ensuite, biologique plus tard, avec l’apparition de l’humain, elle est devenue culturelle ; ne faudrait-il pas qu’elle devienne spirituelle ? Il a fallu des siècles à la Raison pour s’émanciper de la sphère religieuse. Est-ce pour le meilleur ou le pire ?
 Pour le philosophe André Comte-Sponville, il n’y a pas de société sans lien, ni sans rapport au sacré, à ce qui a valeur absolue. On peut se passer de religion, au sens d’être relié, mais pas de communion, ni de fidélité, l’autre sens de la religion (relegare: recueillir ou redire). Elle est ici un attachement, un engagement, une reconnaissance et non une piété. Toutefois, l’absence de foi ne dispense pas d’avoir une morale. L’athée n’est pas condamné à être un lâche, un hypocrite ou un salaud ! Mais toute morale sera humaine, donc relative et marquée du sceau de l’effort volontariste. Pour autant, elle ne sera pas bâtie sur le nihilisme qui fait le jeu des barbares et des fanatiques de tous bords, qui ne connaissent que la violence, le mépris, l’égoïsme, la haine, car le contraire de la barbarie, c’est la civilisation. Une société peut très bien se passer de religion, au sens de la croyance en un Dieu créateur et personnel, elle pourrait se passer du sacré ou du surnaturel au sens large, mais elle ne peut se passer ni de communion ni de fidélité, celle précisément qui combat une sophistique qui cherche à taire la différence entre mentir, dire la vérité ou se raconter des histoires.
Un voile ici précisément est à lever : la barbarie ordinaire est celle du capitalisme sauvage qui fonctionne sur la recherche incessante de profits à faire en suivant des îlots de pauvreté ; il se joue des crises en renaissant sans cesse de ses cendres.

Nous sommes bien dans
Pour le philosophe, la prédiction socialiste de l’agonie du Capitalisme repose sur la thèse erronée que ses contradictions internes génèrent des crises récurrentes et croissantes, qui l’affaiblissent progressivement et le feront s’effondrer. Ils assimilent le Capitalisme à un corps vivant soumis à des phases inéluctables de croissance et de déclin, dont ils diagnostiquent, en médecin, le vieillissement et les maladies. En fait, comme l’ont compris les anarchistes (« révolution permanente ») et les socialistes réformateurs, l’idée de crise révolutionnaire est vide de sens. Rompant avec les sociétés passées, le Capitalisme, contemporain d’une révolution scientifique qui a établi le temps linéaire et l’espace indéfini, échappe à la mort des civilisations en se nourrissant de ses contradictions (crises financières, structurelles et sociales) pour organiser sans cesse son propre dépassement ; il est impérissable car sans cesse en métamorphose et les crises apparentes qui le secouent ne sont que les signes de vitalité de son équilibre dynamique. 
En définitive, il n’y a pas d’issue au Capitalisme et à son nihilisme, car sa cohérence est parfaite. Le capitalisme, en tant que gestion des choses sociales, est l’aboutissement de la philosophie occidentale telle qu’elle naquit en Grèce : il est la fin de l’Histoire du monde occidental mais il n’est pas un morne processus itératif de transformation et d’évolution.
La fatalité est telle en conséquence que « l'idée d'une société bonne est un rêve absurde, une contradiction dans les termes ». « L'idée d'un bien public est une idée de rêveurs, vite mués en assassins ». Toute société ne peut être que barbare puisque la socialité originelle de l'homme rend inévitable l'aménagement de l'État, que l'État est lutte de pouvoir et que tout pouvoir tend à l'absolu ». Notre siècle est le point culminant de ce procès d'universalisation du pouvoir qui rejoint l'individu jusque dans ses repères les plus secrets. L'homme est donc menotté aujourd'hui plus qu'il ne l'était encore à l'origine. Toute révolte est vaine puisqu'elle se mue de façon incessante en un nouveau mode de servitude.

Pour certains économistes, ce sont les changements climatiques qui provoqueront assurément la mutation du système, d'après Craig Calhoun, sociologue et directeur de la prestigieuse London School of Economics and Political Science. Pour lui, pollution et destruction de l'environnement auront un coût énorme pour les futures générations. En somme, l'accumulation du capital est menacée par la destruction de son "environnement naturel". Elle dépend des matières premières, des moyens de subsistance de la population et de la capacité de celle-ci à supporter "les coûts de dégradation de l'environnement" qui "échappent au marché et pèsent sur la société". Les ressources sont limitées alors que le capitalisme repose sur le principe de l'expansion perpétuelle.

Pour Randall Collins, les catastrophes climatiques achèveront à coup sûr le capitalisme. Même si ce dernier a survécu en 2100, l'auteur prévoit cette année-là les effets les plus dévastateurs pour les habitats humains: inondations et déplacements de populations. Un flux de réfugiés synonyme de concurrence et de main-d'œuvre bon marché qui "diminuera les opportunités de la majorité des travailleurs" et ne fera qu'"aggraver la crise économique". Et les "emplois verts", créés par les "industries vertes", ne suffiront pas, prévoit-il, car ces dernières risquent elles-mêmes d'emprunter la voie de l'informatisation et de l'automatisation.
Il serait temps de changer de civilisation: (pour lire le document complet, suivez le lien
Le préambule à cette réconciliation est la régulation du progrès scientifique et technologique. Du nucléaire aux manipulations génétiques, l'absence de régulation ouvre la porte aux plus grands périls. Y compris sociaux et humains. Comment faire œuvrer de concert progrès technologique et progrès humain tant que les dynamiques de l'un et de l'autre seront à ce point dissociées ? En effet, la science, la technique, l'économie sont « dopés » par une croissance aussi impressionnante qu'incontrôlée, alors que l'éthique, la morale, l'humanité, sont dans un état de barbarie lui-même croissant. Et le pire désastre est à venir : les prodigieuses capacités de la science annoncent la prolongation de la vie humaine et la robotisation généralisée, programmant là à la fois une arriération des rapports humains et un état de barbarie inédit. Voilà le suprême défi pour l'humanité. 

Est-il encore temps ? Michel Onfray répond ainsi: " Je crois qu’il est peut-être trop tard. Mon propos n’est ni optimiste ni pessimiste, ni conservateur ni réactionnaire. Je ne crois pas au meilleur avec une montée indéfinie vers le progrès. Je ne crois pas au pire avec promesses de damnations et d’apocalypses. Je ne crois pas que nous pourrions garder ce qui est encore debout ni même que nous pourrions restaurer un ordre ancien. Nos sociétés ressemblent à un navire en grande difficulté qui continue de voguer sur des eaux toujours plus houleuses. La voie d’eau est largement ouverte dans la coque du bateau qui coule et il n’y a plus rien à faire d’autre que de mourir debout, avec élégance. Je suis un tragique: j’essaie de voir le réel tel qu’il est. Ni rire, ni pleurer, mais comprendre, écrivait déjà Spinoza en son temps. "
Voir le réel tel qu'il est: est-ce seulement possible ?

À regarder le réel en face, force est de constater que

Il faut donc repenser la place du divin.

 Notre côté humain obscur sera fonction de nos blessures narcissiques

Le spirituel sera sortie hors du mortifère

Le lieu divin n'est-il pas alors la joie ?

L'évolution nous a doté d'un cerveau moral grâce auquel nous avons le sens du partage, de la collaboration, de la justice, du respect mutuel, de la répugnance à souffrir et faire souffrir, le sens de l'empathie, de la compassion ou de l'altruisme. Le véritable défi sera d'y consentir et d'apprendre à en faire un référence spirituelle incontournable.

Nelson Mandela disait avec raison: "L'honnêteté, la sincérité, la simplicité, l'humilité, la générosité, l'absence de vanité, la capacité à servir les autres - qualités à la portée de toutes les âmes sont les véritables fondations de notre vie spirituelle."
Aurons-nous ce courage ? Celui en tous les cas d'y travailler de notre mieux?

       

 .