Sortir de l'outrance, de cette démesure en action ou en parole qui passe les bornes...de l’outrage...des réactions épidermiques, viscérales, des réductions simplistes et hystériques: c’est en réalité sortir de la pulsion habituelle du désir mimétique qui se décline en convoitises et en rivalités, dans ce besoin de vomir ou de dévorer les autres. Contrer ce désir mimétique est une nécessité, la porte étroite pour gagner son humanité. Car nous sommes en permanence sous la menace du côté obscur de l'humain bien présent, et si puissant, dans nos frustrations, peurs, colères, tristesses, rages, dépits, hontes, haines ou angoisses. C'est le sol marécageux où naissent les démons de l'outrance alimentés par l'avidité du Seul qui prend ce qu'il ne reçoit pas assez, projette ses déceptions et ses rancœurs sur les autres  avec  la volonté de régler des comptes, d'humilier, de punir, de rabaisser, de violenter pour mieux triompher de ce qui s'oppose à sa réussite ou à ses espoirs.
Sortir de la démesure en acte et en parole est un combat de tous les jours. Une écologie de l'esprit. La prise en compte de faits incontournables:
- Nous pouvons toujours en toute circonstance minimiser les choses ou les exagérer, les caricaturer ou les dramatiser...
- « Moise a dit : "Tout est loi." Jésus a dit : "Tout est amour." Marx a dit : "Tout est lutte des classes." Rockefeller a dit : "Tout est à vendre." Freud a dit : "Tout est sexe". Einstein a dit : "Tout est relatif." » Mais en réalité tout est subjectif: nous encodons le monde à travers des filtres très personnels et très peu objectifs. Notre réalité perçue est une fiction construite...
- En conséquence, nul ne peut prétendre détenir la vérité, pas même la science !

En ce début de 21ème siècle, la radicalisation extrême est en train de faire des ravages et des carnages. L’angélisme côtoie le fanatisme. Nous sommes en panne de vérité et d’espérance, d’une sorte de dénominateur commun. Le sacré est déconstruit sans être remplacé ; tout est relatif et subjectif ! Comment s’y retrouver ? Rester à tout le moins en débats constructifs et respectueux même si nos idées s’opposent ou divergent ? Il devient urgent et nécessaire de plaider – avec Pierre Bühler – pour une tolérance existentielle construite sur des bases très précises et exigeantes faites de réciprocité sans complaisance . 
« Ses principes sont les suivants :
— il n'y a pas de mainmise sur la vérité ultime ;
— il se peut donc fort bien que l'autre soit dans I 'erreur ou que je sois dans l'erreur, mais cela n'est pas une raison pour lui manquer ou pour me manquer de respect ;
— une conviction religieuse n'est toujours qu'un pari risqué sur la vérité, s'exprimant dans un système de croyances dont l'enracinement n'est jamais objectif, mais subjectif et intersubjectif ;
— une conviction ne dispose pas de preuves, mais d'arguments plus ou moins pertinents qu'elle peut faire valoir pour son point de vue ;
la conviction ne peut se référer à la vérité au sens d'une totalité, mais seulement comme une vérité crue, confessée, attestée, vécue ;
— le fait qu'elle se soit imposée à moi ne signifie pas qu'elle doive s'imposer à un autre;
— le dialogue est possible parce qu'il en va, dans toutes les convictions, d'assumer de la manière la plus honnête et franche les défis de la vie ;
— la rencontre est fructueuse dans la mesure où elle me permet de me redécouvrir moi-même en me faisant découvrir l'autre, et qu'elle permet à l'autre de se redécouvrir lui-même en le faisant me découvrir. »

Aujourd'hui - et tout particulièrement dans les médias - trop de débats, publics ou privés, sont des duels de sourds ou des affrontements idéologiques comme si chacun détenait la vérité. Il faut rappeler fermement:
Nous souffrons indiscutablement de nos représentations partielles et partiales du réel...souvent démesurées ! Ou portées aux nues, comme le fait le philosophe Michel Onfray à travers ses propos contre la chrétienté. René Poujol résumait fort bien les choses ainsi : « Grand admirateur de Nietzsche, Michel Onfray rejoint Houellebecq dans sa détestation du Christianisme perçu comme "religion de femelles".  Des religions, Michel Onfray a depuis longtemps fait le tour et épuisé la substance. Il a tout lu : l’Ancien et le Nouveau Testament, le Coran dans diverses traductions, le Zoar, le Talmud, les Veda et autres textes sacrés. Et n’y a trouvé aucune raison particulière de croire en une quelconque transcendance. A ses yeux, une civilisation ne survit que par sa capacité à incarner la force et à s’imposer. Et l’Europe se délite aujourd’hui non pas d’avoir trahi le christianisme mais bien au contraire d’avoir trop écouté le message d’amour des Evangiles transformé en humanisme décadent.
Michel Onfray nous offre un éclairage sur ce qui fut, sur ce qui est, et peut-être sur ce qui sera, en mettant l'accent sur l'enfouissement du message de respect, d'amour d'un homme (ou d'une entité, suivant les avis) que les autres hommes incultes ou orgueilleux ont tournés à leur avantage en faisant du concept de Dieu, non pas un dieu d'amour, mais bien belliqueux, vengeur et tueur, pervertissant le message de départ et laissant parler leurs instincts les plus primaires et destructeurs. Ce qui permet à Michel Onfray, au motif que "les civilisations sont mortelles" de prophétiser : "Le judéo-christianisme est une civilisation qui s’effondre, face à l’Islam, civilisation de grande santé qui s’approche. » Pour le philosophe en vogue: “Le 23 février 2016, la prime pour qui tuerait Salman Rushdie a été augmentée par l’Iran de 600.000 dollars. Que fait l’Occident? Rien. Que peut-il faire? Rien”, déplore Onfray qui affirme par ailleurs que “le Dieu du Vatican est mort sous les coups du Dieu de La Mecque”. Dans le même temps, Michel Onfray condamne “les attaques” menées par des pays comme la France et les États-Unis contre des pays musulmans qui “ne nous menaçaient pas” comme l’Irak, la Libye ou le Mali. Revenant sur la mort de Ben Laden, qu’il qualifie de “meurtre”, Onfray écrit que “le terrorisme d’État se nomme guerre et terrorisme la +petite guerre+ de ceux qui résistent à la guerre d’État”.

L’Occident, estime le philosophe, ne vit désormais que dans le consumérisme. Or, fait-il remarquer “qui, à ce jour, donnerait sa vie pour les gadgets du consumérisme devenus objets du culte de la religion du capital? Personne”. “On ne donne pas sa vie pour un iPhone. L’islam est fort, lui, d’une armée planétaire faite d’innombrables croyants prêts à mourir pour leur religion, pour Dieu et son Prophète”.

Le philosophe libertaire pourfend aussi le libéralisme qui, selon lui, “est un facteur d’enrichissement des riches et, la plupart du temps, d’appauvrissement des pauvres”. “L’Europe est à prendre, sinon à vendre”, écrit-il. “L’effondrement du judéo-christianisme en Europe, la baisse du taux de fécondité de sa population couplée à la +Résurgence de l’Islam+ et à l’augmentation de son taux de fécondité, témoigne en faveur de l’islam porteur d’une nouvelle spiritualité européenne capable de disposer de la puissance avec laquelle se constituent les civilisations nouvelles”, prévoit l’auteur du Manifeste hédoniste, qui dénonce tout à la fois le concile Vatican II qui “a fait de Dieu un copain à tutoyer” et la libéralisation des mœurs.

“Les législations postchrétiennes qui libèrent la sexualité et la découplent de la procréation, de l’amour et de la famille contribuent à l’effondrement démographique”, écrit-il. “Le judéo-christianisme a régné pendant presque deux millénaires. Une durée honorable pour une civilisation. La civilisation qui la remplacera sera elle aussi remplacée. Question de temps. Le bateau coule: il nous reste à sombrer avec élégance”. Est-il encore temps de réhabiliter le peuple de la Terre? Le maître répond ainsi: 

" Je crois qu’il est peut-être trop tard. Mon propos n’est ni optimiste ni pessimiste, ni conservateur ni réactionnaire. Je ne crois pas au meilleur avec une montée indéfinie vers le progrès. Je ne crois pas au pire avec promesses de damnations et d’apocalypses. Je ne crois pas que nous pourrions garder ce qui est encore debout ni même que nous pourrions restaurer un ordre ancien. Nos sociétés ressemblent à un navire en grande difficulté qui continue de voguer sur des eaux toujours plus houleuses. La voie d’eau est largement ouverte dans la coque du bateau qui coule et il n’y a plus rien à faire d’autre que de mourir debout, avec élégance. Je suis un tragique: j’essaie de voir le réel tel qu’il est. Ni rire, ni pleurer, mais comprendre, écrivait déjà Spinoza en son temps. "

Tout cela est somme toute affaire d'opinion ! Donc de vérité subjective. Avec en plus une question à se poser: Est-ce la religion qui a perverti l'homme ou l'homme qui a perverti la religion pour son compte afin d'asservir les autres ?

Mais il y a aussi à dénoncer fermement les polémiques gratuites du philosophe et ses approches douteuses quand il a la prétention d’offrir érudition et réflexion. « Or, dit Jean-Marie Salamito, en ce qui concerne le christianisme antique – et je ne me prononce que sur ce domaine qui m’est familier, en ayant lu ce livre de très près, ligne à ligne, en mettant en fiches tout ce que j’y ai trouvé sur les premiers siècles chrétiens -, on est de toute évidence dans une démarche qui ne tient absolument pas compte des faits dans leur ensemble, des nuances, des sources, de l’état actuel des connaissances. (…) On en est à un taux d’erreurs et d’affirmations insoutenables que, sans exagérations, j’estime à environ 80% »
En bref, Décadence est une accumulation de propos tendancieux faisant abstraction de toutes les précautions méthodologiques qui s’imposent. L’objectif est de présenter un dossier à charge contre le christianisme et de susciter une détestation des chrétiens qui ont toujours tort
Certaines contre-vérités sont dès lors à dire clairement:
Non, Jésus n’est pas un mythe. Aucun historien digne de ce nom ne doute aujourd’hui de son existence. Non, saint Paul n’a jamais usé de violence contre les païens ni contre les juifs. Non, l’antisémitisme des nazis ne découle pas du christianisme. Non, les Pères de l’Église, ces penseurs chrétiens des premiers siècles, ne manquent pas de valeur intellectuelle. Non, le péché ne consiste pas en une affaire de sexe. Non, le christianisme n’est pas une école de violence.
Il n’est pas non plus une machine à prendre le pouvoir. Il est également très divers et en constante évolution. Et certainement pas, sauf dans sa version pervertie - une manière de crucifier la vie en sanctifiant le néant par une espérance folle en un paradis futur.

Mieux vaudrait alors se demander : Quels sont les traits dominants de notre société post-moderne ?

Il seront intimement liés à la valorisation de l’individu, de sa conscience personnelle, de ses expériences vécues, besoin d’intériorité, de chaleur et d’authenticité (on sait l’homme postmoderne friand d’émotions et d’activités qui contribuent à intensifier le sentiment de la vie!)
 Recours à une raison sensible, instruite par l’autre versant de la rationalité, à distance d’un sens donné par une vérité ou une norme extérieures;
 Retour à des formes d’engagements électifs, limités dans le temps;
 Promotion d’un ajustement au monde (plutôt qu’une transformation en profondeur de la société), d’une solidarité et d’une hospitalité au quotidien; Acceptation du changement permanent (désormais, rien n’est stable ni acquis) et de l’incertitude existentielle (les valeurs et référentiels sont provisoires et contingents).
 Nouveau rapport aux institutions. Celles-ci constituent davantage des relais que des cadres dans lesquels il faudrait se couler. Elles deviennent des institutions accompagnatrices, vouées à être des ressources de sens plutôt que des instances de légitimation qui confèrent une identité et une appartenance (ainsi, sur sol religieux, on ne dira plus d’abord: «je suis réformé, évangélique, catholique ou orthodoxe, mais on se dira d’abord chrétien!»).

Notre contexte actuel nous invite à concevoir le christianisme non comme la transmission d’une mémoire passée, l’actualisation d’une tradition et d’un héritage (un corps de doctrines, de pratiques, de rites, une dogma-discipline à faire fructifier et à actualiser), mais comme un style, un art de vivre, une manière renouvelée d’habiter le monde.

L’itinéraire chrétien vers Dieu consiste à quitter le « mon Dieu-bon Dieu » bricolé par nos peurs et nos fantasmes et le « notre Dieu » des fondamentalismes religieux ou nationalistes pour aller vers l’universalité du « Notre Père ». C’est ce chemin que, selon Maurice Bellet, nous enseignent les mystiques chrétiens : « Les mystiques les plus orthodoxes le savent (on conçoit que l’autorité religieuse s’en méfie !). S’approcher de Dieu, c’est le rendre lointain par rapport à tout ce que nous avons construit : le vrai temple est l’Ailleurs, le souffle que tu entends, mais dont tu ne sais ni d’où il vient ni où il va.»
Ainsi, en post-modernité, nous ne sommes pas définis par nos appartenances, mais par notre histoire qui ne cesse de nous déloger de nos certitudes. La foi n’est pas une pratique qui découle d’une théorie, elle est un va-et-vient permanent entre ce que nous vivons et la lecture que nous en faisons à la lumière de l’Evangile.
Le Christianisme est né de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ rejeté par les représentants de sa religion d’origine qu’il n’a jamais reniée. Mais il a été dénaturé d’étape en étape, régenté et redéfinit par les clercs des églises. Demeure toutefois une vaine saine qui voit dans le prophète de Galilée celui qui a crucifié la religion dans son essence et ses manifestations:

En situation de post-modernité, Dieu ne fonctionne plus comme fondement explicatif du monde, légitimation assurée des êtres et des choses, clé de voûte des individus et des sociétés (le Grand Sujet, garant de ce qui est, ou le Grand Législateur, fondement de l’idée morale, de l’impératif catégorique). Mais il est - et sera - lié à l'idée du royaume, d'un bien à chercher:
Ce royaume particulier est à l'opposé des dieux modernes que sont l’Argent, le Pouvoir et le Sexe, même s’ils ne sont que des fantasmes, des constructions humaines et des illusions, imposent, eux, leur efficacité. En situation de post-modernité, ce qui ad-vient c'est le besoin viscéral de sécurité qui génère la démesure de l'homme et sa volonté de puissance qui le livrent à l'archaïque (délires de puissance, de pouvoir, de jouissance narcissiques, sadiques ou masochistes), au n'importe quoi et au chaotique de la violence réactionnelle, adaptative ou réactive.
Nous acceptons mal nos limites, nos défaillances, nos échecs, nos torts. Nous voulons être comme des dieux, c'est-à-dire des êtres parfaits, brillants, irréprochables, pourvus de qualités exceptionnelles. Et nous nourrissons une sourde et profonde animosité contre nous-mêmes et contre les autres parce que tel n'est pas le cas. Du coup, nous dévorons ou nous vomissons les autres! Nous les séduisons ou nous les jetons! Nous sommes victimes de notre avidité et de notre cruauté. En tous les cas victimes d'une tension utilitariste, boulimique et volontariste toujours axée sur cette question lancinante: qu'est-ce que ça m'apporte / ajoute à ma vie?
Nous recherchons inlassablement, obstinément, le plus, la singularité, la jouissance à ajouter à notre vie…dans la boulimie et la démesure justement ! Dans les conflits, les oppositions, les rivalités les alliances ou les convoitises aussi... Il y a là une profonde aliénation, une démesure contre laquelle il convient de lutter.
Rien n'y a fait jusqu'ici: tout a échoué ! Les différentes religions du Livre (judaïsme, christianisme, Islam) n'y parviennent pas; le communisme a lui aussi échoué comme d'ailleurs les cent ans de psychanalyse et de psychologie appliquée. La logique capitaliste ne fait qu'attiser le problème en nous proposant le grand tout et le grand rien de la jouissance consumériste.
Il faut quitter la démesure pour aller vers des approches plus humbles et plus réalistes ! 

Une évolution s'impose puisque toutes les tentatives visant à assagir les humains ont échoué.
Il serait temps d'aller vers la fin des affrontements dogmatiques et idéologiques, d'aller vers d'autres manières de vivre plus spirituelle - y compris en revisitant les références chrétiennes - temps de quitter la démesure de la science déterministe et de la technologie à tout prix, temps de penser et promouvoir une décroissance respectueuse de l'environnement, d'oser promouvoir une pacification responsable de l'humain en la nécessité de contrôler nos plus bas élans bien souvent narcissiques, sadiques ou masochistes. C'est un enjeu ringard peut-être mais bien dans la nécessité de retrouver  
« le goût du libre débat, la confiance dans les vertus du dialogue, l’aspiration à la vérité, l’idée que la connaissance est faite pour être partagée, le ferme espoir que la force pacifique de l’intelligence finisse toujours par l’emporter. Bref, un certain esprit universitaire (au meilleur sens du terme) et démocratique (au moment où, en Occident, les valeurs et les usages de la démocratie faiblissent dangereusement) -Michel Onfray. » 

       

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