Eugen Drewermann nous invite à découvrir l'évangile des femmes à travers Rachel, Tamar, Rahab, Ruth, Bethsabée dans l’Ancien testament ; la belle-mère de Simon Pierre, la femme atteinte d’un flux de sang, la fille de Jaïre, la Syro-Phénicienne, la pauvre veuve, celle qui fit l’onction de Béthanie, la femme de Pilate, les femmes au pied de la Croix, Marie de Magdala dans le Nouveau Testament : femmes connues et inconnues, portant un nom ou définitivement anonymes, elles apportent une note propre, spécifiquement féminine, au message par trop masculin de la Bible. Pour Drewermann, « l’archétype de la femme est plus proche de dieu et de son être que le principe masculin ». Dans leurs silences, leurs ruses, leur courage, leur discrétion, leurs amours, leurs passions, leur « licence » même, elles lui semblent appelées à être « les prêtresses des mystères de l’invisible ». Seules elles seraient en mesure de commenter dignement certains textes de l’Évangile. Certains – qui n’ont rien de modèles de vertu – figurent dans l’arbre généalogique de jésus. D’autres sont devenues, dans l’histoire chrétienne, des témoins exemplaires de sa vie et de son message. Pourquoi ? Cela mérite d'y réfléchir. Nous suivrons en les complétant toutefois certaines idées de l'auteur.
Plus les humains deviennent capables de se comprendre comme des êtres individuels, plus ils se sentent perdus dans l'univers;  le monde ambiant annonce en apparence la toute-puissance de la mort. Nous demandons en réponse à nos sens de nous fournir la garantie du caractère indestructible de la vie. Nous avons besoin d'images et de symboles: ce fut le miracle du soleil, le mystère de la lune qui s'en va et revient, celui du printemps, le mystère du feu dont les femmes étaient les gardiennes, et enfin le mystère de l'eau.
Dans la tradition biblique règne en maître le dieu créateur, celui par qui tout est à sa juste place: tout en découle et tout lui appartient. Nous avons reçu de lui la vie, à faire fructifier. Dans les traditions juives tardives, c'est la femme qui donne l'appartenance au peuple. Mais il y avait auparavant le mélange tribal. Chez les Hébreux, la femme devait être l'aide de l'homme, tenue à toutes les obligations religieuses compatibles avec son sexe. Elle était l'âme du foyer; ses enfants étaient son honneur. La stérilité un terrible malheur. Elle était censée être fidèle, forte, discrète, pacifiée et pacifiante, pleine de ferveur religieuse et même prête à se battre pour sa patrie. Les prophètes vont combattre ardemment tous les cultes des idoles y compris la prostitution sacrée.

 

 

 
Rachel, l'ancêtre d'Israël: elle sera l'épouse bien-aimée de Jacob,  celle qui incarne la beauté, la gentillesse, la vivacité d'esprit, la volonté, la sagesse et le courage. Elle sera en rivalité avec sa soeur Léa qui deviendra la 1ère épouse de Jacob. Elle incarne la tragédie humaine: l'amour, la stérilité, la jalousie, la passion et la souffrance. Mais elle sera aussi celle qui veut croire en la miséricorde divine et croire dans la beauté cachée de la vie face à l'éternelle fragilité ou face à l'anxiété humaine. Elle aura le courage d'affronter la colère divine qui menaçait son peuple de destruction avec des arguments forts: un dieu incapable de dompter son ressentiment, sa colère ou sa jalousie ne serait pas Dieu. Il en serait le valet, l'esclave. Le Dieu véritable saurait faire preuve de retenue, de miséricorde, de bonté, de compassion, de respect de l'autre. C'est à ce Dieu là que nous pouvons et devons croire.
Déçu dans ses attentes religieuses, l'humain prend les choses en mains en usant de la force et de la violence. Mais après le déluge Dieu choisit une autre approche: la bonté et la patience. Un encouragement permanent à la non-puissance que l'on peut lire notamment dans l'épisode de la caverne en 1 Roi 19 ou encore dans la généalogie de Jésus esquissée en Ruth 4,8-12 et poursuivie en Matthieu, une liste qui contient de parfaits inconnus, comme pour mieux dire le parti de Dieu pour les petites gens…et y voir le lieu où le divin se manifeste. Le fait-il dans la pureté, la jalousie pour son peuple comme le défendait la théologie sacerdotale? Ce serait une abomination! Mais elle était bien réelle: CF. Nombres 25, 1-17 le massacre de Zimri et Zozbi.

 

 

 
Tamar - ce qui veut dire la palme - incarne dans l'histoire des fils de Juda tout à la fois l'amour et la mort, la promesse et la faute, la montée et la chute. C'était une chercheuse de l'Eternel, à la recherche de la vérité et du salut. Elle épouse ER, fils de Juda, qui va mourir jeune . La veuve refuse de se résigner à son triste sort et de s'en retourner chez ses parents. Elle épouse Onan le plus jeune fils de Juda. Plus tard, cette pratique deviendra le lévirat…Onan refuse de lui donner une descendance et finit par mourir. Tamar est à nouveau veuve mais bien décidée à ne pas renoncer à donner la vie. Elle se déguise en prostituée sacrée de Canaan, séduit Juda en lui demandant pour seul gage son sceau, son cordon et son bâton. Juda tentera bien, la nuit de plaisir passée, de les récupérer mais la prostituée avait disparue. Quand Tamar revient enceinte se présenter à son beau-père, Juda veut la faire brûler pour mieux sans doute masquer ce désir qui le brûlait. Tamar exhibera alors ce qu'elle avait demandé, et Juda lui laissa la vie sauve. La vie nous encourage à vivre vraiment même en refusant une loi morale qui nous en empêcherait. Ce que la vie ne pardonne pas, c'est par peur, de ne jamais exister vraiment!

 

 

 
Rahab: son histoire est liée au récit de l'occupation de la région de Gabaon, alors que la ville de Jéricho était en ruines, par la tribut de Benjamin. La tribut de Gilgal fera de cet épisode une saga nationale destinée à expliquer pourquoi les tenants du culte yahviste toléraient un style de vie cananéen. Rahab - dont le nom veut dire la lointaine - est une légende qui incarne toute une population. Elle est décrite comme une prostituée typique sauf sur un point: elle se soucie de manière touchante de son clan, des siens, de ses parents. Elle, la païenne, la moins que rien n'est en fait ni infâme ni sans vergogne ! Au contraire des conquérants qui eux se cachent derrière le droit des plus forts et l'appétit du gain des vainqueurs. Le récit met en scènes comment Rahab va cacher 2 espions juifs en leur  faisant jurer de sauver la vie des siens comme elle l'a fait pour eux. Elle agit par calcul et peu importe le dieu auquel elle croit car il sera vie, survie, joie de vivre, plénitude même s'il faut pour cela user de filouterie, d'humour, de mensonge ou de ruse. Rahab est à l'opposé d'une morale sociale mais elle sait qu'il y a en tous quelque chose de sacré, de la bonté et des valeurs. Elle s'y accroche et ses partenaires tiendront parole. C'est la victoire de la collaboration et de l'entraide mutuelles, de la confiance sur l'angoisse qui liquéfie le cœur, nous tenaille et nous fait sombrer dans la barbarie. L'évangile de Matthieu va ainsi mettre cette saga dans l'héritage du sauveur: il nomme l'un des espions, un certain Salmôn qui deviendra le mari de Rahab, les parents de Booz, l'époux de Ruth et le grand-père de David.

 








 

Ruth - dont le nom veut dire amitié - incarne cet élan humain de l'attachement aux autres et au divin. "Ton Dieu sera mon Dieu." Cette légende raconte comment  Elimelek, sa femme Noémi et leurs deux fils ont dû quitter Bethléhem pour se rendre dans le pays de Moab. Le drame va s'abattre sur eux: le père meurt, puis sles deux fils qui avaient épousé deux moabites Opra et Ruth. Désespérée, Noémi devient Mara l'amère, une femme sans mari, enfants, petits-enfants. Elle décide de s'en retourner au pays et elle en informe ses belles-filles. Ruth refusera de la quitter. 16  Ruth dit : Ne me pousse pas à t’abandonner, à me détourner de toi ! Où tu iras, j’irai ; là où tu passeras la nuit, je passerai la nuit ; ton peuple sera mon peuple, et ton dieu sera mon dieu ; 17  là où tu mourras, je mourrai, et c’est là que je serai ensevelie. Que le SEIGNEUR me fasse ceci et qu’il y ajoute cela, si ce n’est pas la mort qui me sépare de toi !
C'est le langage de l'amour capable de lier les humains entre eux, ce que les blâmes, les menaces ou les incitations des théologiens se sauraient faire aussi bien! Ici la simple humanité l'emporte sur les préceptes religieux. La suite de la saga va raconter comment les femmes vont survivre, comment Ruth va séduire Booz un propriétaire terrien et devenir sa femme légitime avec le consentement des habitants de Bethléem. C'est comme si le divin par cette bénédiction contredisait ses propres lois…

 
Bethsabée ou Bath-Shéba, ce qui veut dire fille d’un serment, incarne la puissance et la grâce. Femme d’Urie, le Héthien, qui était l’un des vaillants hommes de David; elle était fille d’Eliam l’un des chefs. David la convoita ardemment, en fit sa maîtresse; quand elle lui annonça qu'elle était enceinte, David voulut masquer leur forfait; n'y arrivant pas, il fit tuer au combat le général Urie; après la mort de son mari, elle devint femme de David et plus tard mère de Salomon. Mais le roi David eut à subir le courroux divin: Nathan le prophète vint lui annoncer que Dieu ferait appliquer à son encontre la loi du talion:
"Ainsi parle le SEIGNEUR : Je suscite un malheur contre toi du sein de ta maison ; je prendrai tes propres femmes sous tes yeux pour les donner à l’un de tes proches, et il couchera avec tes femmes sous les yeux de ce soleil.
Toi, tu as agi en secret, mais moi, je ferai cela à la face de tout Israël et à la face du soleil ("Samuel 15, 11-12)."
 David s'étant repenti, Dieu commua la sentence avec la mort de leur fils premier-né fruit de l'adultère.
Avec le passage à la royauté, les hébreux ont que le roi soit le fils aîné de Dieu, son guide, son pasteur. Le sort du peuple est étroitement lié au roi; de sa conduite et de ses choix, dépend le bonheur ou le malheur du peuple.
David est présenté sans fard comme un roi à la fois grandiose et cruel, poète et menteur, assoiffé de pouvoir et plein de douceur, magnifique et perdu, criminel et repentant. Était-il simple gredin calculateur, un jouisseur insatiable incapable de se contrôler? Un être sans conscience ? La narration est dans l'aspiration au salut, à oser la patience et la bonté dont nous avons besoin, qui justifient l'espérance que finalement l'humain ne soit pas exclu du salut divin; ce dernier n'est pas à situer dans l'utopie mais dans l'encouragement quotidien à oser plus d'humanité. À lier somme toute une éthique du Souverain bien avec une éthique de l'engagement responsable. Cette tension se dit dans la figure des femmes du roi David: En Mikal, fille d'un roi déchu, épouse blessée par la vitalité et la rudesse de son mari;  en Abigaïl, mariée à un fou, qui aspire à vivre avec un homme de cœur, et Ahinoam qui sera juste une reine parmi d'autres. En Israël seule la compassion d'une mère ouvre le ciel, et seules ses larmes sur les morts suscitent la pluie qui rend la terre fertile !

 

Comme l'explique André Chouraqui ( In La vie quotidienne des hommes de la Bible, Hachette 1978 ) La vie n'est pas absurde mais elle est l'enjeu du conflit qui oppose le bien et le mal, la paix à la guerre, l'esprit à la nature. Comme le Dieu qui lui a donné naissance, l'univers est un. C'est Dieu par la puissance de son verbe, qui l'arrache au chaos de la diversité et lui donne sa vocation d'unité comme il tire Adam du sommeil de la matière en lui insufflant un souffle vivant, nephesh…l'homme est avant tout une nephesh, et d'elle dépend le destin de l'homme et du monde.
Mais le doute demeure:

Cette pathologie d'angoisse est profondément liée à notre peur fondamentale d'être jetés dans un univers machine, froid, indifférent, juste capable de combiner les possibles en fonction des lois connues, d'autres lois encore à découvrir, du hasard ou de coïncidences plus ou moins heureuses. Dans cet ordre là des choses et du monde, rien ne nous vient en aide ni en soutien !

La voie  des ténèbres et la voie de la lumière se partagent l'universalité du réel. Sur leur frontière s'affrontent sans répit les justes et les réprouvés, les bons et les méchants; ils ne cessent de se livrer une guerre, à la vie, à la mort, du commencement à la fin, dans l'attente du triomphe final de la lumière sur les ténèbres, de la vie sur la mort . Jésus va opérer, proposer, illustrer une mutation, un passage du besoin au désir, du sacré à ce qui est saint: à savoir l'amour fraternel. Il va donc déconstruire sa religion pour la faire évoluer. Avec lui, le Dieu créateur devient vraiment universel et plus uniquement lié à un peuple, une terre, un temple, une loi, à des rituels de pureté, au sabbat, aux rôles masculins-féminins, etc.

Les méfaits de l'angoisse anéantis ou du moins recadrés:
L'évangile de Marc nous dit ce projet fou ainsi: 
 La belle–mère de Simon était alitée, elle avait de la fièvre ; aussitôt on lui parle d’elle. 31  Il s’approcha et la fit lever en lui saisissant la main ; la fièvre la quitta, et elle se mit à les servir. 32  Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous les malades et les démoniaques. 33  Toute la ville était rassemblée devant la porte. 34  Il guérit beaucoup de malades qui souffraient de divers maux et chassa beaucoup de démons ; il ne laissait pas les démons parler, parce qu’ils le connaissaient. 35  Au matin, alors qu’il faisait encore très sombre, il se leva et sortit pour aller dans un lieu désert où il se mit à prier. 36  Simon et ceux qui étaient avec lui s’empressèrent de le rechercher.37  Quand ils l’eurent trouvé, ils lui disent : Tous te cherchent. 38  Il leur répond : Allons ailleurs, dans les bourgades voisines, afin que là aussi je proclame le message ; car c’est pour cela que je suis sorti. 39  Et il se rendit dans toute la Galilée, proclamant le message dans leurs synagogues et chassant les démons.

La guérison fondamentale est campée dans celle de la belle-mère de Pierre atteinte d'un étrange fièvre que Jésus va guérir. Marc nous raconte qu'elle revient à la vie, qu'elle se mit à servir Jésus et ses disciples. Fini les tourments: voilà le vrai miracle, celui d'être rendus à nous-mêmes, libérés des soucis, de cette peur-tristesse-colère-angoisse-- dépit- ressentiment-haine ou dégoût qui nous oppresse De ces démons, voix d'oppositions à la vie qui éteignent les cœurs, nous livrent à la tyrannie du néant ou tue la liberté, en nous situant dans la peur de l'autre sans connaître le bonheur d'être soi.

Une variante du récit de la guérison de la belle-mère de Pierre nous est contée en Mc 5,

Or il y avait là une femme atteinte d’une perte de sang depuis douze ans. 26  Elle avait beaucoup souffert du fait de nombreux médecins, et elle avait dépensé tout ce qu’elle possédait sans en tirer aucun avantage ; au contraire, son état avait plutôt empiré. 27  Ayant entendu parler de Jésus, elle vint dans la foule, par–derrière, et toucha son vêtement. 28  Car elle disait : Si je touche ne serait–ce que ses vêtements, je serai sauvée ! 29  Aussitôt sa perte de sang s’arrêta, et elle sut, dans son corps, qu’elle était guérie de son mal. 30  Jésus sut aussitôt, en lui–même, qu’une force était sortie de lui. Il se retourna dans la foule et se mit à dire : Qui a touché mes vêtements ? 31  Ses disciples lui disaient : Tu vois la foule qui te presse de toutes parts, et tu dis : « Qui m’a touché ? » 32  Mais il regardait autour de lui pour voir celle qui avait fait cela. 33  Sachant ce qui lui était arrivé, la femme, tremblant de peur, vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité. 34  Mais il lui dit : Ma fille, ta foi t’a sauvée ; va en paix et sois guérie de ton mal.

D'un point de vue psychologique, cette pathologie d'angoisse devait toucher toutes les réalités de l'amour, de la sexualité, l'être intime de cette femme. C'était un préjudice très handicapant, une honte, une impureté, comme si cette personne ne pouvait être qu'écoulement vain sans jamais rien obtenir en retour. Une désespérance totale !

Le seul moyen capable de guérir un humain, c'est la foi partagée en l'amour capable de générer une vraie relation qui puisse nous dégager de nos problèmes de dignité et d'indignité, de rendement de mérite, de pur et d'impur, par un geste, une parole qui ne prétend rien de plus. En Jésus nait ce contre-courant, cette guérison qui vient remplir le vide de l'angoisse par un amour différent.

Foi, courage, confiance:

Marie, mère de Jésus: L’Ecriture la présente simplement comme une figure magnifique de femme dévouée et pieuse. Elle occupe une place unique comme mère du Messie, et "toutes les générations la diront bienheureuse" (CF.Lu 1.48). Mais il est clair qu’elle n’est pas "l’Immaculée Conception", puisqu’elle appelle elle-même Dieu "son Sauveur", et que son esprit était sujet à l’ignorance et à l’incompréhension (CF.Lu 1.47; 2.50; Mr 3.21). Elle n’est pas demeurée perpétuellement vierge, étant réellement devenue la femme de Joseph (CF.Mt 1.25). Les évangiles appellent ainsi Jacques, Joseph (nommé aussi Joses), Simon, et Jude, en mentionnant expressément qu'ils avaient aussi des soeurs (CF.Mt 13.55-56; Mr 6.3).  Elle n’est pas davantage "pleine de grâce" , car le texte grec dit à son sujet: graciée ou reçue en grâce et l’ange ajoute qu’elle a "trouvé grâce devant Dieu" (v. 30). Il est donc inexact de prétendre, comme le fait l’Eglise Romaine, que "Marie est la médiatrice de toutes les grâces" et qu’à la Pentecôte c’est elle qui a reçu le St-Esprit et l’a distribué aux disciples. Marie n’est pas la "Mère de Dieu" dans le sens catholique, car elle a donné au Christ sa nature humaine, et non sa nature divine. Jésus a toujours veillé à ce que Marie elle-même, ou les hommes, ne donnent pas à sa mère une place au-dessus des autres, ni une part à son ministère. Enfin, le "dogme de l’assomption de la Vierge" promulgué en 1950, n’a aucune base scripturaire. Selon cette doctrine, étant morte en 54, elle aurait été aussitôt ressuscitée et enlevée au ciel avec son corps glorifié. 
Pour Jésus, ce ne sont pas les liens du sang qui doivent compter d'abord.Il dira ce recadrage en Marc 3, 32-35:

La foule était assise autour de lui et on lui dit : Ta mère, tes frères et tes sœurs sont dehors, et ils te cherchent.  Il répond : Ma mère et mes frères, qui est–ce ? Puis, promenant ses regards sur ceux qui étaient assis tout autour de lui, il dit : Voici ma mère et mes frères. En effet, quiconque fait la volonté de Dieu, celui–là est mon frère, ma sœur et ma mère.





La fille de Jaïre raconte la transition de l'enfance à l'âge adulte pour une fille de rabbin qui doit sortir de l'ombre portée par son entourage, son éducation, l'influence des règles de vie et celle des idées parentales. Elle ne saurait devenir la gloire de son père. D'où la nécessité de mourir, pour la petite fille, pour advenir à sa vie de femme. Il faut qu'elle meure à son carcan pour vivre ! On vient dire au père "Ta fille est morte". C'est une annonce brutale qui dit aussi tout est fini. Il n'y a plus rien à faire. Nos outils pour lutter contre la mort sont inutiles quand la mort a frappé. Or, justement, l'amour dépasse la mort et annule son pouvoir parce qu'il affirme qu'il n'y a pas que cette vie terrestre. L'amour vit de la liberté, de cette grandeur infinie, non calculable, d'une vie éternelle, ce qui nous permet justement d'aimer autrement. De laisser les autres grandir dans la lumière divine. Jésus répond: "Elle n'est pas morte, elle dort." On peut imaginer les railleries et les moqueries. Jésus jette dehors cette assemblée mortuaire et dit: "Jeune fille, je te le dis, lève-toi"! Quitte cette paralysie, en somme deviens femme, deviens toi-même. Les véritables merveilles de Dieu se passent dans notre cœur, dans l'acceptation de quitter ce qui nous retient en captivité. Et ce courage nous vient du dehors, d'en-haut et des autres; cela nous permet de nous prendre d'affection pour cette petite vie à féconder d'en-haut.







La Syro-Phénicienne n'a pas de nom mais elle incarne le malheur d'impuissance en cette souffrance pour un autre, un être aimé, celle d'une mère pour son enfant perdu, possédé par un démon déchu qui fait basculer du côté du néant; voir son enfant malheureux, malade, incapable de bien faire, en train de se blesser comme par exprès, souvent pris d'une méchanceté purement négative et d'une envie de provoquer sa propre destruction. On y voit toute l'angoisse, le déchirement déguisés en affirmation libertaire cyniquement affichée. L'évangile appelle le démoniaque cette attitude de rejet de toute proximité humaine rendue impossible délibérément. Impossible de s'aimer les uns les autres puisqu'il n'y a rien au-dessus de nous, aucun Amour à qui s'adresser !  La prière de la mère est à la façon d'un chien errant: "Seigneur, aide-moi." Elle, l'étrangère, postule un Amour divin qui pourrait lui venir en aide. Sans doute a-t-elle déjà tout essayé, alors pourquoi pas ce dieu là ? Le malheur la rend culottée et insistante. Jésus d'abord lui refuse son aide: il est venu pour les brebis perdues de la maison d'Israël et non pour les étrangers, les chiens, les goyim. Mais la mère n'a que faire de ce propos conforme aux liens entre Juifs et Cananéens. La misère et le malheur n'ont pas de frontières. Alors, elle insiste et trouve les mots justes: les chiens ne mangent-ils pas les miettes tombés de la table? Alors Jésus, contre toute attente, dit à cette inconnue: "Oui, femme, qu'il en soit fait selon TA volonté." Celle justement qui a su convaincre et déclencher une aide en retour. Il est comme cela le Père ! Bien sûr, symboliquement, le texte suggère aussi d'autres motifs: la  mère est sans père, elle doit tout porter. Peut-être a-t-elle, dans son désir de bien faire, aliéné sa fille. Peut-être porte-t-elle des angoisses et des culpabilités qui l'emprisonnent ; peut-être que c'est elle qui a besoin de guérir: nous le sommes quand nous cessons de juger, de blâmer les autres, de les vomir ou de les dévorer, de les tyranniser ou de les apeurer. Alors seulement nous pouvons nous apporter mutuellement respect, estime, confiance, attention, soins, etc. Cela réclame d'avoir fait le ménage en soi-même pour finalement choisir de vivre avec Lui dans le cercle de l'amour comme dans une prière sans fin.
L'offrande de la veuve pauvre: cette histoire nous est raconté ainsi en Marc 12,

Une veuve pauvre arriva et mit deux petites pièces de cuivre, d’une valeur de quelques centimes. 43  Alors Jésus appela ses disciples et leur dit : Je vous le déclare, c’est la vérité : cette veuve pauvre a mis dans le tronc plus que tous les autres. 44  Car tous les autres ont donné de l’argent dont ils n’avaient pas besoin ; mais elle, dans sa pauvreté, a offert tout ce qu’elle possédait, tout ce dont elle avait besoin pour vivre. Pour Jésus, un retournement s'impose: les pauvres, les purs de cœur, les artisans de paix sont heureux parce qu'ils n'hésitent pas à être miséricordieux, compatissants, généreux même dans la souffrance ou la misère. Ils savent en leur chair ce qui manque et font ce qu'ils peuvent pour y remédier.

Pour Maurice Bellet le divin se manifeste : " sa joie est que vive la vie ; sa divine joie est en les naissances, en les guérisons, en les libérations, en toutes créations, en surgissement par-delà les montagnes et les océans de mort. Mais en même temps, il est justement jouissance. Aussi éloigné d’un altruisme qu’étouffe le devoir que d’un égoïsme qui est finalement suicidaire.  Il n’y a pas à se justifier. Il n’y a pas à se condamner. À chaque jour est donné le pain de chaque jour."  Il s'agira de consentir à notre double nature : à cette humanité fragile, faillible et mortelle d'où surgit souvent un cloaque d'iniquités. Et se risquer pourtant à cette Présence ineffable, à l'expérience d'une puissance de Vie, qui couvre tout, espère et endure tout, capable de faire reculer nos fascinations pour la mort et le mortifère du non-amour, dans le grand désir que tout soit sauf en tous, par cet Accueil où chacun va comme il peut, d'où il est, comme il est, sans crainte ni désespoir, un humain parmi les autres. Naître là, dans cette Présence ineffable est lutte pour maintenir le désir que tout soit sans rudesse ni violence vécue dans la patience d'avancer à son pas comme dans le refus de (se)faire violence. Tout est appelé ici à être relations justes, renaissances, puissance critique et processus créatifs en lien avec le Tout Dieu, le vide quantique, la divine matrice, etc.), renaissance et résurrection de cette joie que vive la vie; éloignement donc du mortifère et du dieu pervers.
 

" Le lieu de Dieu, c’est l’homme. C’est en l’homme que Dieu peut être beaucoup plus que tout ce que l’homme peut contempler et construire dans l’univers. Mais l’homme est aussi bien le lieu du pire et le temple des démons. Il faut donc attendre Dieu en l’homme, jusqu’à ce qu’advienne l’homme pur de la mort, et assez pur de la mort pour que, jusque dans la destruction – dans le pâtir qui non seulement assassine mais avilit –, il ne soit complice ni comme bourreau, ni comme victime. Pur du meurtre (tant de meurtres sont commis au nom de Dieu ou de ce qui le remplace !). Ne devant rien à la mort. 

« Finalement, finalement, vous ne devez, nous ne devons craindre qu'un ennemi, un seul ennemi : la sombre tristesse qui envahit tout et défait le lien merveilleux qui nous donnait d'être un en nous-mêmes et un avec nos proches, jusqu'à l'infini. Un seul ennemi : cette tristesse de ténèbre, cette amertume qui hait la naissance et la vie ; car c'est de ce gouffre que sortent les cruautés, les abandons, les replis, les angoisses. De là sort l'extrême, l'inhumain— l'inimaginable froideur des organisateurs de massacres. »

Lhumaine tendresse na pas pu se dire ; elle ne s’est pas incarnée pour libérer du jugement et devenir cette douce présence qui nous fait sortir de l’enfermement.  « En vérité, toujours demeure en l'homme (en vous comme en moi) puisqu'il vit, au moins une légère trace, un reflet de ce don qui précède tout et qui fait que malgré tout nous pouvons nous réjouir d'être nés.

Heureuse rencontre, d'une parole qui nous éveille là! Cela est vrai de toute vie, même si nous ne savons pas comment, même si celui qui la vit est jour après jour dans la ténèbre (Maurice Bellet). » 

Vivre c'est pécher, s'installer dans le péché, c'est mourir - dira Françoise Dolto; à l'inverse, aimer c'est engendrer, susciter, éveiller, réveiller. C'est le contraire de vivre en circuit fermé, de posséder pour soi: richesse, savoir, pouvoir .

" Quand l'amour est blessé, il risque en sa déchirure, toutes sortes de démesures inhumaines : le silence, la rage, le froid, la jalousie, la culpabilité ou la honte, mais il devient surtout haine conjuguée en logiques infernales car la haine est l'amour lui-même devenu impossible qui se mue en destruction, en se déchirant du dedans en une tristesse sans fond ou en ressentiment effrayant. D'elle peut dériver une énergie extrême vers la frénésie de jouir, l'avidité, l'ambition, le sexe, le pouvoir, l’argent. Elle peut aussi mener à l'abattement complet, à l'échec à répétition, à la déception programmée ; la douleur de l'absence, celle de l'impuissance conduisent à vouloir détruire, ou encore à la résignation, à la dureté, à l'indifférence, au cynisme tranquille même si la brûlure demeure ! La logique infernale fait fructifier le malheur en autant de revendications et ressentiments. On n’en finit pas de cette tristesse-dépit-colère-injustice, nous dit Maurice Bellet."

Le ressentiment est l'envers caché d'une volonté de puissance ou de reconnaissance. Parfois, il est aussi identité de victime qui désespère de pouvoir être autre chose. Nous sommes tous sous l'emprise de la faute, de la culpabilité et du perfectionnisme. Cela semble venir de notre besoin de sécurité et d'harmonie qui dépend pour une grande part de notre adaptation au milieu et des liens noués avec les autres. Notre passe-temps favori, de ce à quoi nous tenons tant, vient du désir féroce de s'auto-justifier, d'assurer ce qui ne peut l'être.   Nous voici en prise avec la morsure du Néant, à situer entre cette quête d'idéal et le besoin de se rendre acceptable.

Une tension d'où surgissent la dramatisation ou la banalisation: la faute, l'auto-flagellation, la culpabilité mortifère, le besoin d'en faire des tonnes pour attirer l'attention, le perfectionnisme de la sériosité ou de la rivalité; dans ce piège, il n'y a pas de liberté: il y a des mythes (sociaux, familiaux, religieux), des attentes et décrets intériorisés, des vouloir et des devoirs être; des peurs, des craintes, des tristesses, des frustrations, des ressentiments, des colères, des hontes, des gènes, des dégoûts, des blessures de n'avoir pu combler les attentes narcissiques de nos parents, celles des personnes qui comptent pour nous, pour qui nous aurions tant aimé compter. Le désir mimétique nous pousse à désirer ce que l'autre a/ est, ou à entrer en rivalité; en somme à dévorer ou vomir dans une quête de maître ou d'esclave. S'aimer sans fureur ni férocité devient ici impossible: tout est à vif!

 
L'onction de Béthanie: Les Israélites faisaient grand usage de parfums et d’huiles parfumées, pour les soins de la chevelure et du corps. Mais l'onction était pratiquée pour signaler une mise à l'écart; les sacrificateurs du Temple, les rois et les prophètes étaient oints. L'onction de Béthanie nous est racontée en Marc 14, 3-9:

Comme il était à Béthanie, chez Simon le lépreux, une femme entra pendant qu’il était à table. Elle tenait un flacon d’albâtre plein d’un parfum de nard pur, de grand prix ; elle brisa le flacon et répandit le parfum sur la tête de Jésus. Quelques–uns s’indignaient : A quoi bon gaspiller ce parfum ? On aurait pu vendre ce parfum plus de trois cents deniers, et les donner aux pauvres. Et ils s’emportaient contre elle. Mais Jésus dit : Laissez–la. Pourquoi la tracassez–vous ? Elle a accompli une belle œuvre à mon égard ; les pauvres, en effet, vous les avez toujours avec vous, et vous pouvez leur faire du bien quand vous voulez ; mais moi, vous ne m’avez pas toujours. Elle a fait ce qu’elle a pu ; elle a d’avance embaumé mon corps pour l’ensevelissement. Amen, je vous le dis, partout où la bonne nouvelle sera proclamée, dans le monde entier, on racontera aussi, en mémoire de cette femme, ce qu’elle a fait.
Au sens figuré, la lèpre est comme le péché, un mal insidieux qui commence par une toute petite tache, par une toute petite chose pour devenir une affection grave et contagieuse. Au temps de Jésus, le sang et l'huile étaient nécessaire pour purifier le lépreux comme le pécheur. Il fallait donc une onction. Nous sommes chez Simon - dont le nom veut dire celui qui entend -, sans doute un ancien lépreux. Arrive une femme inconnue qui va oindre Jésus: son comportement est inconvenant. Totalement déplacé. La surprise provoque la condamnation: à quoi bon gaspiller un tel parfum, on aurait pu le vendre, en obtenir 300 deniers, l'équivalent d'un bon salaire annuel, pour le donner aux pauvres! En fait, le geste de cette femme est obscur. Sans doute voulait-elle dire à quel point Jésus était important pour elle, au point de lui donner toute sa fortune, tout ce qu'elle avait. Sans doute voulait-elle par son onction en faire un prophète. Marc nous raconte la réaction de l'élu: Jésus d'abord réprimande les convives en leur faisant remarquer ce qui est en jeu dans l'instant présent: des pauvres vous en aurez toujours avec vous et vous pourrez leur faire du bien, mais moi vous ne m'aurez pas toujours. Ensuite, il botte en touche l'onction prophétique pour infléchir le geste dans le sens d'un embaumement anticipé; c'est la femme qui devient prophète, qui annonce ce qui n'est pas encore. Le sang et l'huile seront nécessaire pour la purification des pécheurs ! Voilà ce qui est à entendre, à réaliser.
La sortie du péché implique d'être inconvenant, d'agir en ce monde en vivant intensément ce dont nous rêvons pour tous, en sachant que la violence règne partout. La contradiction persiste entre la solidarité et l'impuissance, l'amour et la cruauté, la tendresse et la dureté, la sincérité et l'hypocrisie, la bonté et la méchanceté, etc. La foi est sortie du péché, courage d'empoigner, modestement et avec prudence, le champ qu'on pense pouvoir dépierrer. Courage de concrétiser du bien pour tous.

Marthe voulut lui témoigner son affection en le recevant dignement. Marie, plus contemplative que sa soeur, n’aspirait qu’à écouter le Maître. Marthe demanda à Jésus de la réprimander. Il lui fit comprendre que la faim spirituelle de ses disciples était plus importante que leurs soins respectueux. En voici le récit:

Luc 10:38-42. Pendant qu’ils étaient en route, il entra dans un village, et une femme nommée Marthe le reçut. Sa sœur, appelée Marie, s’était assise aux pieds du Seigneur et écoutait sa parole. Marthe, qui s’affairait à beaucoup de tâches, survint et dit : Seigneur, tu ne te soucies pas de ce que ma sœur me laisse faire le travail toute seule ? Dis–lui donc de m’aider. Le Seigneur lui répondit : Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la bonne part : elle ne lui sera pas retirée. 

Ce récit contient de multiples provocations:
- les 2 soeurs connaissent bien Jésus ami de la famille et de leur frère Lazare. Elles sont habituées à ce prophète qui s'en vient avec sa bande de disciples. Donc rien ici de surprenant.
- La surprise vient du comportement de Marie qui oublie tous ses devoirs de service et d'hospitalité: elle va s'asseoir pour écouter Jésus, comme un homme en somme...
- Marthe se retrouve à devoir faire tout le travail; elle s'en offusque et finit par s'en ouvrir au 
maitre avec un reproche: comment peux-tu tolérer ce manquement à nos traditions ? Te soucier aussi peu de moi ? En somme laisser se commettre une injustice, toi qui te dis prophète?
- Jésus lui répond de manière cinglante: si toi aussi tu voyais en moi la nouveauté de Dieu, tu ferais comme ta soeur. C'est de cela dont il faut s'inquiéter et s'agiter !

 
La femme de Pilate et la croix: Ah! Le cynisme politique. La croix en est la parfaite illustration. Entre le clergé et les puissants de Jérusalem qui veulent se débarrasser de ce prophète, ce minable galiléen et le pouvoir romain peu enclin à leur rendre ce service, le meurtre s'organise par la foule qui réclame la mise à mort. La mort d'un seul, même innocent, vaut bien le calme retrouvé: c'est la pratique du bouc-émissaire. Pendant qu’il était assis au tribunal, la femme de Pilate lui fit dire : Ne te mêle pas de l’affaire de ce juste, car aujourd’hui j’ai beaucoup souffert en rêve à cause de lui (Mt 27.19). Mais les émeutes en ville sainte personne n'en veut. Alors, tant pis pour celui par qui le scandale arrive. La croix dénonce ce mécanisme sacrificiel: elle campe le plus jamais ça dans un nouveau décors. Que plus jamais une victime innocente ne soit sacrifiée ! La croix annonce cette révolution, ce commencement. Il y a, en Jésus, un amour indestructible,  un courage d'une vérité éternelle, un Dieu qui veut que nous vivions et qui nous appelle à l'immortalité dans son pardon lumineux. Dieu se fait victime, se laisse humilier, torturer, juger et condamner, sans nous punir, pour que nous puissions guérir de nos contentieux avec lui. Il incarne cette Bonté qui sera toujours plus puissante que le mal le plus profond. Cette Bonté est un déséquilibre favorable qui raconte la fin d'un fantasme, celui de la peur du jugement, de la peur de la punition et surtout de cette inimitié nourrie envers Lui. La croix annonce la fin des hostilités et une réconciliation rendue possible en Jésus.
 
 
Les femmes au pied de la croix. Marc nous dit : Il y avait aussi des femmes qui regardaient de loin. Parmi elles, Marie–Madeleine, Marie, mère de Jacques le Mineur et de José, et Salomé, qui le suivaient et le servaient lorsqu’il était en Galilée, et beaucoup d’autres qui étaient montées avec lui à Jérusalem (15,40-41). Aucun disciple n'est mentionné. Seul Jean y était peut-être car il est dit en Jean 19:26  Jésus, voyant sa mère et, près d’elle, le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : Femme, voici ton fils. Luc dit en résumé: Tous ceux qui le connaissaient, et les femmes qui l’avaient accompagné depuis la Galilée, se tenaient à distance et regardaient ce qui se passait (23.49). Les proches contemplent avec effroi et tristesse indicible l'agonie et la mort du Juste, de l'Innocent. On peut imaginer sans peine le choc du spectacle; tous sont cloués d'impuissance, paralysés d'horreur. En danger de haine contre ces barbares de romains et les autorités juives. En proie avec l'angoisse devant le mal. Toutes les femmes savent qu'elles auront à s'occuper de son corps une fois le maître mort; alors là elles guettent ce que le Saint va faire ou dire. La surprise est totale: il interpelle Dieu (Pourquoi m'as-tu abandonné?), il remet son âme en déclarant que tout est accompli et il pardonne aux bourreaux qui ne savent ce qu'ils font. Il va ainsi au bout de ce qu'il avait proclamé en demandant l'amour des ennemis. Dans sa vision nouvelle, il développait une critique radicale de la richesse et de l’abus des biens matériels, du pouvoir du temple, des pharisiens et des prêtres, de l’exclusion des malades, des pauvres ou encore du non-sens des tabous religieux. Ainsi, une grande partie de l'agressivité contenue dans la vie et le sacré était détournée, déplacée et symbolisée dans une nouvelle vision de l'amour et de la réconciliation, dont le nouveau commandement de l'amour des ennemis occupait le centre. À la croix, haine et amour s'opposent:  la violence d'une mise à mort barbare et le refus si noble d'appeler à toute vengeance ou contre-violence. Par ce choix héroïque, l'angoisse qui ne cesse de nous entraîner vers le mal est vaincue tout comme le désespoir. La Bonté demeure. Identifiable à jamais. Celle justement ce désir qui devrait être au cœur de tout: dans nos pensées, nos désirs, nos actes. Dans nos accueils, nos jugements, nos retenues ou nos solidarités.
La croix est la victoire de la Bonté sur l'horreur, elle symbolise la possibilité d'un retour à soi-même, à ce qui nous donne vraiment de vivre, d'être pleinement humains, et à ce qui vaut d'être vécu. Nous resterons bien sûr sous le règne de l'angoisse à vouloir plus de confort, de sécurité, de puissance, de gloire, de jouissances à tout-va. Nous utiliserons pour cela de nombreuses stratégies comme des drogués en manque: la force, la ruse, le mensonge, la manipulation, la dette imposée, le chantage, la séduction, le bluff, etc. 
Tout est bon pour asseoir son bonheur ou sa sécurité ! Nous projetterons sur les autres nos rancœurs, nos frustrations et nos échecs; nous connaîtrons les affres de l'avidité. de la convoitise et de la rivalité qui se déclinent dans l’appropriation, l’exploitation ou l’abolition de ce qui s'oppose à notre épanouissement personnel. C'est humain ! C'est le péché: la vie soumise au néant et au non-amour. Mais à travers la croix, à travers Jésus, par sa médiation nous est donnée une nouvelle approche de la vie et des vivants. La gratuité de la Bonté divine nous annoncent une Bonne Nouvelle: l'angoisse peut être vaincue et le péché dépassé. La grâce divine nous libère pour l'amour fraternel et pour tout ce qui est bon ou positif, beau, utile, nécessaire, pratique, etc.
 

L'homme enfermé en lui-même, réduit à son individualité naturelle, immergé dans les soucis de la vie temporelle, s'aliène aux nécessités de la survie existentielle : s'installent la peur de manquer, l'angoisse de l'insécurité, la hantise de la solitude, qui trop souvent font prendre des décisions qui engendrent des conséquences fâcheuses et alourdissent le fardeau du quotidien. Cette aliénation au monde visible, extérieur à cet univers clos où tout est référé à nos perceptions et à nos conceptions, c'est le mouvement de l'égocentrisme. 

Le repentir est une ré-orientation du désir qui s'exprimait par rapport au monde et qui maintenant est orienté vers Celui qui est Source de désir en nous car il est Source de vie. Et bien sûr Source de changements:


 Le tombeau vide est le symbole de la mort vaincue; il y est question d'une transformation, d'une résurrection, d'une renaissance, de l'expérience que la lumière ne peut pas s'éteindre et l'amour refroidir. En cette crucifixion barbare se dit autre chose pour l'évangéliste Jean: un jugement, un accomplissement, un redressement, un renouvellement du monde, la fin de l'angoisse dans la force du pardon divin, la possibilité d'être réconciliés avec le Père, soi-même et les autres. Cette Bonne nouvelle devait être annoncée à celle qui avait connu l'effroi d'être possédée de 7 démons dont Jésus l'avait délivrée ( Luc 8,2). Marie de Magdala avait connu l'angoisse profonde d'être dispersée, intérieurement dissociée et déchirée, envahie sans aucun appui ferme, poussée par des forces dont sa volonté ne pouvait venir à bout. Alors, Marie de Magdala aimait profondément Jésus: il était pour elle la délivrance et elle vivait par lui tous les jours dans la reconnaissance de la souffrance dépassée. Alors bien sûr, elle ne pouvait abandonner son sauveur attaché au poteau d'infamie. Mais ce jour-là, elle est un peu morte avec lui. Elle survit désormais dans la douleur d'un bonheur détruit, d'un amour anéanti: ne lui reste que le tombeau, un corps à s'occuper. Pourtant, c'est la surprise totale: la pierre est roulée, le tombeau est ouvert. L'angoisse ! L'évangile de Jean raconte les choses ainsi:

11 Cependant Marie se tenait dehors, près du tombeau, et elle pleurait. Tout en pleurant, elle se baissa pour regarder dans le tombeau.

12  Elle voit alors deux anges vêtus de blanc, assis là où gisait précédemment le corps de Jésus, l’un à la tête et l’autre aux pieds.

13  Ils lui dirent : Femme, pourquoi pleures–tu ? Elle leur répondit : Parce qu’on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis.

14  Après avoir dit cela, elle se retourna ; elle voit Jésus, debout ; mais elle ne savait pas que c’était Jésus.

15  Jésus lui dit : Femme, pourquoi pleures–tu ? Qui cherches–tu ? Pensant que c’était le jardinier, elle lui dit : Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis–moi où tu l’as mis, et moi, j’irai le prendre.

16  Jésus lui dit : Marie ! Elle se retourna et lui dit en hébreu : Rabbouni ! –– c’est–à–dire : Maître !

17  Jésus lui dit : Cesse de t’accrocher à moi, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va vers mes frères et dis–leur que je monte vers celui qui est mon Père et votre Père, mon Dieu et votre Dieu.

18  Marie–Madeleine vient annoncer aux disciples qu’elle a vu le Seigneur et qu’il lui a dit cela.
Marie de Magdala est chamboulée; elle est dans le lien avec Jésus, dans le passé qui envahit tout et l'empêche d'avancer ; le corps a disparu comment pourrait-elle faire son deuil ? Le texte nous invite à voir et à croire:  Jésus le crucifié est bien le ressuscité. Marie voit un ange. Pas son Rabbouni; elle le réalise quand il l'interpelle personnellement; c'est sa voix qui la fait se retourner, la prend par surprise, c'est bien lui. Jésus lui demande brutalement ne de pas s'accrocher à lui, comme si cela pouvait l'empêcher de rejoindre le Père. Mais il lui confie une mission importante: aller annoncer LA nouvelle aux disciples. Tout est changé car désormais retentissent les annonces de Jésus au chapitre 14, dont celles-ci: 

18 Je ne vous laisserai pas orphelins ; je viens à vous.

19  Encore un peu, et le monde ne me verra plus ; mais vous, vous me verrez, parce que, moi, je vis, et que vous aussi, vous vivrez.

20  En ce jour–là, vous saurez que, moi, je suis en mon Père, comme vous en moi et moi en vous.

21  Celui qui m’aime, c’est celui qui a mes commandements et qui les garde. Or celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; moi aussi je l’aimerai et je me manifesterai à lui.
Marie de Magdala peut être consolée: son Maître tant aimé est vivant. Il sera notre avocat auprès du Père, celui qui compatit aussi à nos faiblesses. L'avenir s'ouvre ainsi: le tombeau de nos inimitiés, de nos doutes, de nos ressentiments est vidé. Entre Dieu et les hommes, désormais l'angoisse, la culpabilité et la peur du jugement n'ont plus le dernier mot. Par Jésus-Christ, Dieu redevient notre Père bon et aimant duquel nous pouvons être proches. Être avec Lui en cocréation...

 









Toutes ces figures féminines nous invitent à préférer le plus humain de l'humain la collaboration, le partage, le respect mutuel,  la confiance mutuelle, l'amour, l'empathie, la compassion  ou l'altruisme. Nous nous invitent aussi au dépassement de nos fragilités: elles nous encouragent à demander au mystère divin de nous aider à nous écarter de cette quête absurde d’une image idéale de soi-même et de la volonté de nous rendre aimable qui nous pousse invariablement à l’hypocrisie et au mensonge. Nous nous en irons vers le courage d’être chacun avec ses ombres et ses lumières en faisant face aux autres sans honte, faux semblant, tristesse ni désespoir.
 


 

       

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