Une chose importe vraiment: quitter la tristesse d'être né-e !

Pour Maurice Bellet, l’ennemi, c'est la tristesse absolue, sans forme, sans mot ni visage, l’innommable. Elle est silence, communion avec l'en-bas. Déchéance - d'un être humain défait, méprisable, hors chemin, maudit – assimilée à la folie, la décrépitude, au crime, à la vie ratée, au mensonge. Rien n'est grandeur ni splendeur ; tout y est compulsion, obsession, haine, répétition de rite, chute et désespérance ; en tout premier lieu manque de cette première assurance qui devrait nous protéger de la haine et du goût de la destruction. L'en-bas campe dans la tristesse d'être, d'être là, qui je suis, de subsister sans remède. Cassure livrée aux émotions infernales, d'une irrépressible amertume qui contamine tout, sans que ça puisse se soigner.Il va falloir sortir du mortifère ! Le vouloir intensément et rester dans ce désir même quand les vents son contraires, quand tout semble vain, se valoir, être relatif, injuste ou insensé. Un Inconnu disait déjà au XIVe s. : « Ce n'est point ce que tu es ou ce que tu as été, que Dieu regarde avec les yeux de la miséricorde, mais ce que tu as désir d'être. » Cela demande une écoute attentive : ce désir d’être parle en nous et autour de nous ! « N'est-il pas à chercher dans ce qui raconte l'advenir de l'humain, les contes et les mythes, tout particulièrement ceux qui nous font aller vers où commence l'humanité nouvelle ; ils seront transgression de l'apparence, sortie de la réalité, subversion créatrice en cette tendresse qui accueille tout humain au sein de la vie, en laissant l'homme crucifié dans l'en-bas (Maurice Bellet). »

L'amour réclame bien en effet la fin de toute prétention à saisir, posséder, faire le maître en autrui ou en soi-même. Ce que je puis, c'est entendre intensément ce qui donne vie et permet de surmonter le vertige du néant, de sorte que la vie ait un goût d'éternité à travers le don, la simple joie fragile d’être né, un parmi les vivants.

Ce n'est en rien une utopie volontariste ...

Cela devrait nous encourager à pratiquer la méditation, en tous les cas à travailler le tout à l'EGO !
Ce déconditionnement est affaire de toutes et de tous, chacun-e selon nos convictions profondes ou nos préférences.

Se déconditionner ou se re-conditionner autrement. En se souvenant notamment de l'emprise de l'irrationnel sur nos vies.

« Jai bien peur – écrit Marion Muller-Colard (1)– que notre psychisme – ce qui régente nos goûts, nos affinités, nos élaborations, nos systèmes de pensée et nos relations aux autres, ne soit composé à 90% d’irrationnel. Si mon estimation à la louche avoisine avec la réalité, on peut considérer comme un petit miracle que nous parvenions bon an mal an à cohabiter sur terre et que nous comprenions, une fois de temps en temps, ce que l’autre essaie de nous dire. »

(1) L’Autre Dieu, la Plainte, la Menace et la Grâce, Petite bibliothèque de spiritualité, Labor et Fides 2014, p.67.

Nous pourrions ainsi aborder le divin autrement:

Dieu est un vis-à-vis, c'est pour cela que la tradition chrétienne dit qu'Il est une personne. Non pas parce qu'Il serait comme vous et moi, avec un corps et limité dans une réalité, mais pour dire qu'Il est quelqu'unE, une Source, une Présence avec qui nous pouvons être en communion. Mais encore : Dieu est aussi Esprit-Saint, souffle de vie, c'est-à-dire comme le vent, Il atteint tout par sa bonté, Il transperce tout par sa vie. C'est ainsi aussi que les chrétiens ont appris à l’expérimenter : comme un souffle vivifiant, comme un vent insaisissable et pourtant "nous le sentons autour de nous". 
Il est le Tout /Opposé-au-Chaos. Non pas le bouche-trou mais le-plus-que-nécessaire par lequel nous avons part à l'Esprit, à la créativité, à la liberté et à l'amour.  Non pas un savoir ni un tenir pour vrai mais une source qui nous écarte de la Nuit, de l'absence à soi-même, à la vie, à l’autre ; de l'illusion, du mensonge et du délire ; Du vivre selon sa loi. C'est le ce sans quoi je suis livré au mortifère ; c'est le ce par quoi je peux dieuser. C'est le feu d'éveil dans l'urgence de se reconnaître pécheur, prisonnier du non-amour ; nécessité de reconnaître notre néant, notre iniquité, notre humanité fragile ; et croire pourtant à ce Don qui est résurrection, sortie du chaos pulsionnel destructeur. Volonté de ne détruire ni soi-même ni autrui. Préférence tenace pour tout ce qui est soin, accueil, partage, pardon et charité. Nourriture pour le corps, parole humanisante, place en des lieux partagés, initiation à la Voie, triomphe de la vie sur le mortifère vécu dans la fermeté et la joie. Dépassement de nos peurs, de nos envies, de nos vouloir, devoir, savoir, pouvoir, valoir, faire étalage. Feu qui veut la Vie et refus d'entrer ans la violence absolue qui détruit tout. Joie décontaminée de la destruction. Relation vive et humble avec l'Indispensable. Point de lumière qui fait barrage à la tristesse d'être né ! Qui permet de s'installer dans des demeures protégées, dans une sécurité ontologique par la Présence ineffable avec laquelle nous sommes réconciliés, en une co-création libre et responsable.
Oui, la miséricorde est toujours choquante, tout comme l'humilité, le dévouement pour les autres, la générosité, le don, l'accueil ou le soin consenti les uns pour les autres : Jésus a vécu ainsi voulant débloquer ce que l'angoisse humaine et religieuse avait bloqué; ce fut un électrochoc salutaire  qui ne doit pas nous faire oublier toutefois que la paix et l’harmonie sont toujours à inventer, à construire, à cultiver. Elles demandent effort, combat, engagement. Elles n’arrivent pas parce qu’on a supprimé les motifs de désaccord, mais parce qu’on a appris à les gérer autrement que par la violence.

 Le saut qualitatif de la foi dans la confiance est en même temps aveu d'impuissance radicale : personne ne peut se rendre acceptable par une image idéale de soi ! C'est impossible, ça ne marche pas ! Ça conduit à une vie de mensonge, de devoir ou d'imposition…Le choix est plutôt à faire dans le dégagement de la Plainte, de la Menace vers la Grâce. Avoir une image idéale, la chercher, se la donner, la construire, la fourguer dans l'espoir de se rendre acceptable, c'est la figure cachée du désespoir campée dans le mensonge ou l'imposition…

Le Royaume des cieux ressemble à une personne qui se rend compte qu'elle ne viendra jamais à bout de ce qui pèse - la faute, la culpabilité et le perfectionnisme -, qu'elle n'atteindra jamais une image idéale d'elle-même qu'elle croyait nécessaire pour se rendre acceptable.

Elle accueille alors son impuissance radicale ; elle s'ouvre ainsi à l'avenir, à la nouveauté. à l’autre/Autre avec confiance et gratitude ; elle renonce à expier son malheur par une vie de devoir ou de mensonge qui exige que nous donnions toujours le change. Ici, la dynamique de guérison est bien une résurrection : laisser venir le courage d'oser être soi-même avec ses ombres et ses lumières en faisant face aux autres. Nous voici libérés de notre passe-temps favori, de ce à quoi nous tenons tant : la faute, la culpabilité, le perfectionnisme issu du désir féroce de s'auto-justifier par le méritant-méritoire (la quête de tout ce qui pourrait nous apporter plus de mérites et de valeur personnelle).  

Nous avons à entendre pourtant que notre culpabilité est relâchée, congédiée, que nous pouvons la laisser partir et du coup faire de même envers les autres. Mais cela réclame de se dé-centrer en réponse à une autorité supérieure…L'autre, mon semblable, n'est pas, plus TOUT : il est faillible comme moi! De même, JE ne suis pas TOUT ! Je peux être toutefois prisonnier du mensonge ou de l'imposition, en quête d'une sécurité illusoire; l'autre est comme moi embourbé dans la recherche éperdue de sécurité, de confort, de pouvoir, de gloire, de jouissances à tout-va ! Et cette quête nécessite de passer en premier ! Ce qui exclut  l'amour fraternel car ce dernier est cadeau, don, jamais il ne peut être obtenu par une obligation ! Par l'usage de la force, celle de la contrainte, par des pressions psychologiques, du chantage affectif, par le mensonge, la ruse, la manipulation, la séduction, etc. Ce sont autant de mécanismes ordinaires qui génèrent de la frustration, du ressentiment, de l'angoisse, de la violence adaptative ou réactive, du mal-être en somme.
Vouloir se rendre acceptable est mission impossible  !  Car il faut qu'une instance extérieure décrète, manifeste en quoi chacun-e est acceptable ! Une telle instance sera toujours changeante, fonction de lieux et de situations de vie, donc variable, imparfaite, partiale, partielle.
Vouloir se rendre acceptable est une souffrance paradoxale ignorée et taboue ! Elle dit simplement notre besoin humain d'une validation existentielle et notre besoin tout aussi important de concilience (donner un sens à ce que nous sommes, à ce qui nous arrive et à ce que nous vivons ou éprouvons).
 Il s'agit de laisser venir cette plénitude qui recherche, encore et toujours, ce qui est bien, bon, beau, juste, indispensable, utile, nécessaire ou agréable, sans céder à la violence, à la négligence, à la facilité ou à la paresse notamment. Elle ne s'imposera pas, cette plénitude, elle se donnera à vivre ; elle sera joie anticipée, humble réjouissance ; juste relation à toute chose, distance respectueuse parfois quand tout oppose. Mais aussi opposition ferme, revendication d'humanité ou d'humilité, refus de toute oppression, exigence d'une vie bonne pour tous, préférence pour la bonté, le bien présent et à venir ! Éloignement et tenue à distance de ce qui se joue dans la banalité quotidienne : l'usage de la ruse, de la force, du mensonge, de la manipulation, du chantage affectif et de la mystification pour obtenir satisfaction ou gain de cause. Cela n'aide pas à équilibrer nos corps physique, émotionnel, mental et spirituel : au contraire, cela nous en écarte, nous fait passer à côté de la vie. Placide Gaboury disait avec raison : « On ne détruit pas les ténèbres en luttant contre elles, mais en allumant la lumière. On ne détruit pas le mal en luttant contre lui, mais en faisant le bien. On ne détruit pas la haine ou la peur en s'acharnant contre elles, mais en laissant monter la tendresse-amour. C'est en allant vers l'est que l'on s'éloigne de l'ouest. C'est en allant vers plus de vie qu'on dépasse la mort. C'est en allant vers ce qui dure qu'on est libre de ce qui ne dure pas. » Il s’agit de bien camper le désir d’être dans cette conviction intime : L'être humain n'est complet, créateur et intelligent que s'il a reconnu sa source, son plan d'origine, l'énergie qui le soutient, le remplit, l'appelle infiniment. Et il n'est intelligent que s'il a retrouvé la bonté en lui. 

Cette certitude mène à la joie divine, au grand désir que tout soit sauf en tous, par cet Accueil où chacun va comme il peut, d'où il est, comme il est, sans crainte ni désespoir, un humain parmi les autres. Naître là, dans cette Plénitude est lutte pour maintenir le désir que tout soit sans rudesse ni violence vécue dans la patience d'avancer à son pas comme dans le refus de (se)faire violence.

Oser être soi-même avec ses ombres et ses lumières, sans rien vouloir cacher ni imposer à l'autre/Autre, c'est un état de grâce et de liberté retrouvé.
Une vibration fondamentale qui nous redit: Il est bon que JE soit né, que chacun-e soit né-e!


       

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