Peut-on donner un sens à la vie ?


Placide Gaboury résumait ainsi le sens probable de la vie: « Nous sommes faits pour être harmonisés, en paix, créateurs et heureux. Nous sommes faits pour apprendre à aimer, nous sommes des centres d’amour et de compassion encore peu dégrossis, manquant de constance et de rectitude. La vie nous engage à aimer, elle ne fait que cela vraiment. » 
Refuser cette vérité est du plus haut tragique car cela nous aliène à l’archaïque en l’humain, l’oublier est comique car nous passons à côté de notre identité véritable et somme toute de la Vie. 
Nous sommes faits pour apprendre à aimer tout ce qui est juste, bon, beau, vrai, sincère, utile, agréable ou nécessaire ! En fonction de ce qui se présente à nous, de ce que nous pouvons réaliser, des demandes, souhaits et attentes que nous confions à l’Univers dans la dynamique du libre arbitre. Le défi sera de vivre dans cet amour qui précède l’être en l’être humain, de l’éveiller avant toute chose. De s’y référer fermement aux bons comme au moins bons jours. De s’y risquer librement sans se faire violence, s’obliger, ni faire le fier ! 
Comme nous y invite en somme St-Augustin :
 « Aime et fais ce que Tu veux.
Si Tu Te tais, tais-Toi par Amour, 
Si Tu parles, parle par Amour, 
Si Tu corriges, corrige par Amour, 
Si Tu pardonnes, pardonne par Amour.
Aie au fond du cœur la Racine de l'Amour : 
De cette racine, de mauvais rien ne peut sortir. »
 
Il s’agit comme l’a bien vu Georges Haldas d’un retournement fondamental illustré par Jésus Christ.
Sa résurrection est emblématique de ce passage du monde de l'espace-temps ordinaire avec toutes ses vicissitudes au non espace-temps, à l'éternité où tout est inversé. Et toute la vie du Christ renvoie à ce retournement fondamental où la vie succède à la mort, à cette insurrection contre ce qui nous fait office d'évidences. « Dans le monde économique plus vous dépensez, relève Georges Haldas, plus vous vous appauvrissez. Dans le Royaume du non espace-temps, c'est tout le contraire. Plus vous vous dépensez pour l'autre, plus vous vous enrichissez. » Le Christ ne nie ni le biologique, ni le social. Il est au-delà. « Cette vie de résurrection telle qu'elle est ouverte par le Christ, commande une manière d'être qui se prépare maintenant en choisissant de vivre une vie de relations marquées par l'anti-puissance, par l'anti-meurtre, par une manière de vivre bénéfique pour autrui. »

L’humour libérateur

Comment vivre une vie de relations marquées par l'anti-puissance, par l'anti-meurtre, par une manière de vivre bénéfique pour autrui ? Cette tâche éthique n’est-elle pas globalement au-dessus de nos forces ?
Elle le sera si nous tombons dans le piège de la tension entre l’absolu et le relatif qui nous invite sans cesse à relativiser ce qui ne devrait pas l’être – l’absolu – et à rendre absolu ce qui devrait rester dans le domaine du relatif. Souvent, cette tension se traduit par des sentiments ou des passions, comme par exemple l'impuissance, la résignation, la haine ou la révolte. Par rapport à ces affects, l'humour peut fonctionner comme un principe libérateur, déchargeant le sujet éthique du poids psychique des inhibitions et lui procurant le plaisir d'une démarche librement assumée.
Pierre Bühler nous invite à voir dans le rire et le pleur le domaine propre à l'humour, que l'apôtre Paul exprimera dans sa belle invitation : « Réjouissez-vous avec ceux qui sont dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent. » (Romains 12,15). L'humour est ici ce mouvement de sympathie au sens propre du terme, partage des passions et des souffrances, des sentiments dans le pleur et le rire. Par conséquent, l'humour sera justement la liberté non pas de se protéger, de se mettre à l'abri des sentiments pénibles, mais bien plutôt de s'y exposer pleinement, la liberté d'assumer consciemment les tensions qui y sont inscrites, comme le souligne ici le couple du rire et du pleur.
Dans ce sens, on pourra dire qu'il y a, entre humour et amour, bien plus qu'une simple consonance. Il se pourrait bien que par son double mouvement, l'humour soit le régulateur de l'amour, relançant constamment ce dernier lorsqu'il s'épuise, lui rappelant sa limite lorsqu'il s’absolutise. Parlant des difficultés d'aimer, Max Frisch remarque que l'amour se trouve sans cesse pris au piège des images que les humains se font les uns des autres, dans le sentiment de pouvoir connaître l'autre et de fixer cette connaissance dans une opinion bien arrêtée : « Aussitôt que nous croyons connaître l'autre, c'est la fin de l'amour, chaque fois, mais cause et effet ne se suivent peut-être pas dans l'ordre que nous imaginons — ce n'est pas parce que nous connaissons l'autre que notre amour s'éteint, mais l'inverse ; parce que notre amour s'éteint, parce que sa force s'est épuisée, voilà pourquoi l'autre cesse d'exister pour nous. Tu n'es pas celle ou celui que je pensais, dit celui ou celle qui est déçu.
Mais que pensait-on donc ? On pensait que l'autre était une énigme ; mais l'homme n'est-il pas toujours une énigme, captivante, mais qui finit par nous lasser ? On se fait une image. C'est cela l'indifférence, la trahison. [1]»
Entre humour et amour, la tension pourrait se révéler salutaire et fonctionner comme un ressort spirituel permettant une suspension du jugement à même d’éviter l’objectivation de l’autre par des images projetées sur lui : pourquoi ne pas lui laisser précisément l’espace dans lequel il pourra continuer de tracer son chemin de vie ?

Sur un plan plus personnel, la tension de l’humour et de l’amour se vit comme une tragi-comédie. Kierkegaard suggérait que l’humour est le passage par lequel le croyant doit passer lorsqu’il retourne dans le monde pour y vivre et y agir coram Deo en tant que pécheur-justifié, à la fois fort et faible, juste et pécheur, capable d’imaginer la référence ultime sans pouvoir lui être totalement fidèle, un croyant qui sait avec reconnaissance avoir besoin de la grâce divine et de son pardon libérateur. Ce travail de l'humour aux confins de l’amour reconnaissant protège des idolâtries et des faux sérieux : c’est travail de sanctification. Un travail salutaire pour la foi, si elle veut demeurer lucide et sereine en même temps. La lucidité pourrait nous conduire au désespoir, en ouvrant devant nous les abîmes de la conscience aigüe des limites humaines. La sérénité pourrait nous bercer d'illusions et nous faire croire que nous sommes déjà au-delà de toutes les difficultés. Nier qu’une sérénité soit possible est hautement tragique, fuir la lucidité et hautement comique. Seul l'humour nous permet de tenir ensemble dans ce monde la lucidité et la sérénité, d'aimer ce monde soi-même et les autres, dans l'esprit de la lucidité sereine ou de la sérénité lucide.

Nous serons forcément défaillants, pris en flagrant délit d’exagérer ou de minimiser, de juger, de condamner de réduire l’autre à une caricature, ou à l’inverse de l‘idéaliser. Pris en défaut de générosité, de charité ou de compassion. En lutte pour monter sur la première marche du podium, ou tenter par l’effacement de se faire oublier. Les occasions de faillir, de rater la cible en se laissant envahir par des relations marquées par l'anti-puissance, par l'anti-meurtre, par une manière de vivre bénéfique pour autrui ne manquent pas !


Nous retomberons forcément dans les travers humains du non-amour : dans nos délires et désirs narcissiques, sadiques ou masochistes. Nous aurons donc grand besoin de pratiquer l’humour, de consentir à cette tension tragi-comique qui permet une secondarité, de prendre distance et de ne pas tout ramener au Seul, à nos aises et plaisirs, nos intérêts du moment ou notre épanouissement personnel.
Cela étant, toutes les formes d’humour ne se valent pas ; « L’humour est la politesse du désespoir », assurait Oscar Wilde. Pour Freud, il était « la plus haute réalisation de défense de l’homme ». Quand l’humour n’est pas un outil de décentration, il devient une fin en soi permettant de goûter immédiatement le bien-être et de s’assurer la sympathie des autres.
Il peut être aussi détourné par les esprits caustiques, utiliser pour se moquer, se gausser, ou encore comme autodérision. Cet humour-là se transforme alors en un exercice purement égoïste visant à mettre l’autre à distance.
Il peut être mystification, volonté de tromper, de berner (quelqu'un de naïf), généralement pour s'amuser à ses dépens ; Sinon, blague, canular, farce, fumisterie, etc. souvent gratuites. En plus sophistiqué, elle sera répartie paradoxale pour dénoncer des présupposés, de faux accords ou de fausses complicités. C’est une manière de se dégager du besoin de partager des sentiments semblables de gravité par exemple face à l’épreuve ou face à la fragilité.
L’humour peut être enfin un pouvoir pervers basé sur une volonté déguisée de toute-puissance ; il se cachera souvent derrière un « c’était pour rire ! » Nous le retrouvons en politique qui émaille un discours de plaisanteries ou dans l’humour vache, grossier et méchant qui faut dans le règlement de compte déguisé ; l’ascendant sur autrui par le rire peut mener à la manipulation. En effet, comment reprocher quoi que ce soit à quelqu’un qui nous fait sourire ? D’ailleurs, peut-on rire de tout ? Faire de l’humour raciste, négationniste ? Franchement, le doute est permis !
L’approche du rire salvateur de Pierre Bühler n’a évidemment rien à voir avec ces formes perverties. Il est au contraire une pratique de la lucidité sereine et de la sérénité lucide dont le but est de nous conduire à vivre en pécheur-pardonné notre condition humaine.
À découvrir http://www.sketchup-compagnie-theatre.fr/


[1] Max FRISCH, Journal 1946-1949, Paris, Gallimard, 1964, p. 28ss.


       

 .