Philippe Bihouix est ingénieur. Spécialiste de la finitude des ressources minières et de son étroite interaction avec la question énergétique, il est coauteur de l’ouvrage “Quel futur pour les métaux ?”, paru en 2010 aux éditions du Seuil.

Face aux signaux alarmants de la crise globale, croissance en berne, tensions sur l’énergie et les matières premières, effondrement de la biodiversité, dégradation et destruction des sols, changement climatique et pollution généralisée, on cherche à nous rassurer. Les technologies « vertes » seraient sur le point de sauver la planète et la croissance grâce à une quatrième révolution industrielle, celle des énergies renouvelables, des réseaux intelligents, de l’économie circulaire, des nano-bio-technologies et des imprimantes 3D.
Plus consommatrices de ressources rares, plus difficiles à recycler, trop complexes, ces nouvelles technologies tant vantées nous conduisent pourtant dans l’impasse. Ce livre démonte un à un les mirages des innovations high tech, et propose de prendre le contre-pied de la course en avant technologique en se tournant vers les low tech, les « basses technologies ».

Il ne s’agit pas de revenir à la bougie, mais de conserver un niveau de confort et de civilisation agréables tout en évitant les chocs des pénuries à venir. S’il met à bas nos dernières illusions, c’est pour mieux explorer les voies possibles vers un système économique et industriel soutenable dans une planète finie.

On ne peut bétonner ad vitam aeternam, et le dynamisme envié de pays comme Dubaï ou Singapour n’est évidemment et heureusement pas reproductible. Il ne reste que l’option, très rationnelle, d’appuyer sur la pédale de frein : réduire, au plus vite et drastiquement, la consommation de ressources par personne.

Raréfaction des métaux : demain, le « peak all »

Le problème est similaire à celui du pic pétrolier. Pire, les deux questions ont toutes les chances de finir tôt ou tard par s’enchevêtrer en un cercle vicieux, vertigineux et inextricable.
Philippe Bihouix et Benoît de Guillebon, auteurs de l’ouvrage français de référence sur la question (Quel futur pour les métaux ?, EDP Sciences, 2010, 39 €), expliquent :

Au cours de l’histoire, l’Homme a eu tendance à d’abord exploiter les minerais les plus concentrés (on a vu que nos ancêtres ont commencé par exploiter les éléments natifs, c’est-à-dire concentrés à 100 %…) Avec moins de découvertes géologiques majeures, la tendance est donc à une baisse de la concentration moyenne des minerais.

A titre d’exemple, la concentration moyenne des minerais de cuivre exploités est ainsi passée de 1,8 % (55 tonnes de minerai pour un tonne de métal) dans les années 1930 à 0,8 % aujourd’hui (125 tonnes de minerai pour une tonne de métal). La concentration des mines d’or en Australie et en Afrique du Sud, deux des principaux pays producteurs, est passée de plus de 20 grammes par tonne de minerai à moins de 5 grammes en l’espace d’un siècle. (…)

Pour la grande majorité des éléments, les réserves se situent entre 30 et 60 ans. (…)

Les problèmes arrivent plus vite que le nombre théorique d’années de réserve, car toute ressource limitée passe par un pic de production : c’est le cas du pétrole. (…) L’or a déjà franchi son pic de production mondiale, mais cela est passé inaperçu du fait de son rôle très spécifique. (…)

Les investissement [en exploration minière] sont passés de 2 à 10 milliards de dollars entre 2002 et 2007 ! Cependant, ces efforts n’ont quasiment pas apporté de gisements nouveaux.

Pour savoir où en sont les réserves en minerais, suivre le lien...

Philippe Bihouix — Miser sur les “low-tech”

Damien Detcherry en résume les idées principales ainsi:
  • Le débat entre cornucopiens qui nous promettent l’abondance par le progrès technologique et néo-malthusiens date au moins des années 50.
  • D’un côté, il y a le mouvement des conservationnistes américains. De l’autre, il y a des économistes et des futurologues qui nous expliquent que grâce à la technologie, on va toujours repousser la pénurie.
  • Dans les années 70, il y avait 40 années de pétrole devant nous. Or, aujourd’hui, nous avons encore 40 ans de pétrole (même s’il faudrait en laisser 80% dans le sous-sol pour éviter de faire exploser le système de régulation climatique de la planète).
  • Ma conviction, c’est qu’on regarde souvent les choses de manière spécialisée sans faire attention à leurs conséquences systémiques.
  • Si l’énergie du soleil représente plusieurs milliers de fois ce dont l’humanité a besoin, il nous faut aussi des métaux pour convertir, stocker, utiliser cette énergie.
  • L’histoire a montré qu’en général, quand on fait de l’efficacité, on fait aussi de l’effet rebond.
  • Au début du numérique, un appareil photo faisait des photos à 100 Ko. Aujourd’hui, on est à 10 Mo.
  • Les ONG ne sont pas dans des scénarios de rupture mais dans ce que j’appelle “une écologie de l’offre”, c’est à dire grosso modo “je conserve mon niveau de vie actuel mais je consens à covoiturer ou à jeter mes déchets dans la bonne poubelle, …etc”.
  • Cela permet d’éviter les questions qui fâchent comme la sobriété.
  • Je ne pense pas qu’il s’agisse de greenwashing ou de mauvaise foi. Ils ont vraiment envie de sauver la planète mais la manière dont ils le font est pour moi embêtante car ils partent du principe qu’on pourra maintenir notre niveau de dépenses énergétiques absolument hallucinant.
  • Au départ, les “low-tech” c’est plutôt un beau pied de nez aux “high-tech”.
  • Plus on est “high-tech”, et moins on recycle correctement, plus on s’éloigne de l’économie circulaire.
  • Le “low-tech”, c’est une démarche qui vise à économiser à la fois l’énergie mais aussi et surtout les matière premières.
  • J’aime bien la décomposer en 3 questions: “pourquoi je produis ?”, “qu’est-ce que je produis ?” et “comment je produis ?”.
  • Le meilleur produit, le plus recyclable, le plus neutre en carbone, c’est celui que je n’utilise pas. Il faut donc chercher en permanence la sobriété.
  • Isoler des bâtiments, ce n’est pas de la sobriété. La sobriété, ce serait d’avoir une température de chauffage moins élevée, consommer moins de mètres carré en faisant des programmes de bâtiments plus intelligents pour mieux utiliser les espaces publics qui se basent entre autres sur de l’habitat partagé.
  • La voiture individuelle n’est pas une solution durable quelque soit le vecteur énergétique.
  • La seule chose qui est à peu près durable pour la mobilité, c’est le vélo.
  • Comme on ne peut pas passer au vélo demain matin, il faut imaginer comment faire des voitures de plus en plus légères qui roulent de moins en moins vite. Très vite, il faut aller vers le pot de yaourt qui fait 400 kg et ne dépasse pas les 70km/h.
  • Si on décide de ne pas revenir au lavoir, il faut concevoir des machines à laver qui consomment le mois de ressources possible (ou au moins à partir desquelles je puisse récupérer le maximum de ressources en fin de vie).
  • Comme les matériaux composites ou électroniques sont difficiles à recycler, il en faut le moins possible.
  • Quand Facebook est passé au support vidéo, ça a donné un petit coup au trafic Internet mondial.
  • A l’inverse, l’ensemble de Wikipedia, ça tient sur 2 CD.
  • Est-ce qu’on a besoin d’un gyroscope à 3 axes et d’un accéléromètre dans tous nos téléphones ?
  • Il y a un philosophe antique qui disait: “la faim et l’amour mènent le monde”. “La faim”, on pourrait dire que c’est l’emploi et “l’amour” la rivalité mimétique.
  • Hervé Kempf dans “Comment les riches détruisent la planète” explique très bien comment la consommation ostentatoire des plus riches ruisselle sur toutes les couches sociales jusqu’aux couches les plus basses.
  • En tant que modeste habitant de la classe moyenne, je ne fantasme pas sur le yacht du milliardaire. Par contre, je fantasme sur le dernier voyage de mon voisin, sa voiture un peu plus grande ou son pavillon un peu plus joli.
  • Le retour de la croissance n’est pas souhaitable car on a jamais démontré qu’on pouvait décorréler la croissance de la consommation d’énergie et des matières premières. Or, si nous voulons la croissance et lutter contre le réchauffement climatique, il faudrait multiplier par 2 le PIB tout en divisant par 4 nos émissions de gaz à effet de serre.
  • On est actuellement sur un mode de croissance un peu différent, qui ne fonctionne plus aussi bien que prévu parce que l’innovation détruit désormais de l’emploi.
  • On n’a plus les ressorts keynesiens, ce qui perturbe les socialistes.
  • On peut créer littéralement des millions d’emplois dans une agriculture durable et avec des jobs qui, à mon avis, seront plus sympathiques et plus valorisants que ce qu’on peut avoir aujourd’hui.
  • On a vraiment beaucoup de paramètres qui permettraient d’atteindre le plein emploi: la durée du temps de travail, le niveau de mécanisation, le taux d’emplois artistiques …etc.
  • Une transition planifiée ne sera à mon avis pas simple. Je pense qu’il vaut mieux essayer de bouger un certain nombre de paramètres de départ: culturels, fiscaux, …etc et laisser un peu faire ensuite.
  • Le capitalisme est un affreux système mais il a un petit avantage: c’est qu’il s’adapte très bien.
  • On a besoin d’innovations technologiques mais pas celle d’aujourd’hui.
  • Le “low-tech”, cela peut être requérir beaucoup de recherches.
  • Il y a des chercheurs qui ont réussi à dresser des chiens pour détecter certains types de cancer juste à l’odorat.
  • Avec l’Union Européenne, il ne faudrait pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Néanmoins, j’ai le sentiment que plus on est nombreux, plus c’est compliqué de se mettre d’accord sur une évolution un peu radicale.
  • Moi, j’aime bien la théorie des dominos: la logique de dire, il faut se lancer, il faut avancer car on n’a pas le temps de construire un dénominateur commun, même le plus petit possible.
  • Cela peut paraître très utopique mais finalement ce n’est pas plus utopique que de continuer advitam eternam avec des exponentielles qui montent jusqu’au ciel.
  • Je ne pense pas qu’il y aura de “grand soir”. Je crois davantage au phénomène de “masse critique” et de choses qui se mettent à bouger.
  • Quand on regarde comment les discours ont évolué, sur Internet et aussi dans les cénacles de gauche ou de droite où l’on peut être reçu, il y a des choses qui étaient indicibles il y a encore 10 ans.
  • Je ne pense pas que la révolution sera faite par le peuple. La révolution, c’est une élite qui botte les fesses à une autre 
  • partie de l’élite et tout cela, avec un intérêt bien compris du peuple.

Une approche plus complète du livre est disponible ici.

Que faire en attendant ? Voici les suggestions de l’auteur en pages 320 et 321 

Plus concrètement encore:

Trois propositions pour les développer (https://www.actu-environnement.com/ae/news/societe-durable-sobre-resiliente-low-tech-32241.php4)

Basculer les cotisations sociales vers une fiscalité environnementale ambitieuse en faisant porter progressivement le coût de la protection sociale par une fiscalité environnementale. Dans les entreprises et les administrations, les arbitrages sur les choix d'organisation, les modes de production, la rentabilité des projets, l'utilité des investissements, s'en trouveraient profondément modifiés, en faveur de l'emploi humain et des effets environnementaux bénéfiques. Cette évolution permettrait l'émergence d'une économie "post-croissance" plus riche en travail et plus économe en ressources. L'augmentation prévue pour la contribution climat-énergie d'ici 2022 est un bon signal, mais il faut aller beaucoup plus loin, la taxe carbone représentant pour l'instant moins d'1% du montant des cotisations sociales.

Faire de la France la première "low-tech nation", championne de la réparation, du réemploi et du zéro déchet en impulsant une véritable dynamique à toutes les échelles territoriales pour soutenir les démarches low-tech. L'ambition pourrait être d'ouvrir, dans chaque agglomération, dans chaque commune ou dans chaque quartier, un lieu de réparation citoyenne et une "recyclerie – ressourcerie" favorisant le réemploi. Des initiatives zéro déchet / zéro gâchis pourraient être lancées dans toutes les administrations, les écoles et les entreprises publiques. Citoyennes, citoyens, face à l'urgence climatique, tous à vos composts de combat ! Des actions de sensibilisation, d'éducation et de formation appuieraient cette dynamique.

Créer une "Cour de défense du bien commun" qui aurait notamment pour rôle d'autoriser ou d'interdire la production ou la commercialisation des produits et services, sur la base de leur impact environnemental. Composée par exemple de jurés tirés au sort pour garantir leur indépendance, elle pourrait statuer selon une grille d'évaluation à définir, qui devrait au moins mettre en balance "l'utilité" sociale et les impacts environnementaux portés par la collectivité.

Prendre le parti de la lucidité et de la responsabilité

Certains jugeront que ces propositions et la volonté de bâtir une nouvelle société plus durable et résiliente relèvent de l'utopie. Nous leur rappellerons que de nombreux progrès de l'humanité ont commencé par être des utopies ; ainsi du droit de vote pour les femmes, ou de la fin de la traite et de l'esclavage par exemple. Et n'est-il pas plutôt utopique de croire que nos sociétés peuvent continuer sur leur trajectoire "accélérationniste" – avec des courbes de consommation exponentielles – jusqu'à la nuit des temps, grâce au progrès technologique ? Et si non, quel autre scénario "d'atterrissage" envisager ?

Il est plus que temps de prendre le parti de la lucidité et de la responsabilité : envisager et construire des alternatives, ouvrir des pistes, expérimenter d'autres modèles plus sobres, développer la diversité, l'autonomie et les approches locales, facteurs de résilience, d'inclusion, de réalisation personnelle et collective… en un mot, d'oser le low-tech !

Avis d'expert proposé par Philippe Bihouix, président du groupe de travail sur les low-tech à la Fabrique Ecologique

L’heure est à la révolte contre la surconsommation et le gaspillage insensé imposés de toute part. 
Une rupture avec ces modes de vie est indispensable et inéluctable et elle sera difficile.

Nous avons comme toujours le choix de dramatiser ou de minimiser le risque d'un effondrement environnemental: annoncer l'apocalypse ou un nouvel eldorado. Comme souvent, ce ne sont pas les scenarii de l'extrême qui voient le jour. Néanmoins, l'urgence de penser la transition demeure. À titre individuel en adoptant des comportements plus responsables et respectueux de l'environnement; en faisant pression sur les décideurs pour orienter la science, la recherche et la technologie vers des solutions plus propres. Il y a ainsi une réflexion qui s'est amorcée: L’une des plus grandes questions de notre époque est de savoir comment fournir l’énergie nécessaire à une population mondiale croissante et plus prospère, sans causer de dommages irréparables à l’environnement. Des milliards d’entre nous ont besoin d’un meilleur accès à l’énergie pour répondre aux besoins essentiels et à l’industrialisation. En même temps, nos systèmes énergétiques doivent devenir plus propres et soutenir la prospérité à long terme. Les décisions énergétiques qui seront prises au cours des 15 prochaines années détermineront si ces deux objectifs peuvent être atteints.


L'approche de cette commission dessine des pistes rassurantes mais sans doute bien trop optimistes. Nous pourrions comme le propose Idriss Aberkane nous inspirer de la nature: Chaque fois que l'humanité est confrontée à un problème, il y a fort à parier que la nature l'ait résolu bien avant. En nous en inspirant, nous pourrions même résoudre des problèmes géopolitiques.
Signalons aussi la piste des CCU (Carbon Capture Utilization and Storage) qui permettent d'enfouir le Co2 ou de le valoriser dans des processus industriels: cette piste est en l'état une goutte d'eau (200 millions de tonnes sur les 40 milliards d'émissions produites) mais elle est fonctionnelle et améliorable...

On peut aussi améliorer son bilan carbone:

Faire des choix neufs en faveur de notre planète, exiger que les politiciens en fassent de même, nous encourager mutuellement...il y a tant de possibilités neuves et créatives!

       

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