Ce relativisme obligé peut conduire au tout est permis, à la démesure...Elle s'exprime dans le pouvoir politique, la puissance des dirigeants économiques, à travers la gloire, le sexe (CF. l'affaire Weinstein!), le faire étalage des riches ou encore à travers les innovations technologiques.

Les scientifiques l'ont appelé le syndrome de l'hubris.

Le concept d’hubris est tiré non seulement de la psychanalyse, mais également dans la philosophie grecque – on le retrouve chez Platon et Aristote – On retrouve aussi ce concept au théâtre, où il permet de raconter de grandes épopées, où le succès monte à la tête du héros, qui prétend se hisser au rang des dieux ; il est alors impitoyablement remis à sa place par Némésis, la déesse de la vengeance. L’hybris grec renvoie à la démesure et à ses conséquences funestes. Malheureusement, il n’existe pas en français d’équivalent satisfaisant au mot anglais hubris. Une approximation serait « orgueil démesuré ». Mais le champ sémantique du terme anglais est beaucoup plus large : il associe narcissisme, arrogance, prétention, égotisme, voire manipulation, mensonge et mépris. Le terme renvoie également à un sentiment d’invulnérabilité, d’invincibilité et de toute-puissance, en y associant un certain pathétique. Comme le narcissisme, l’hubris désigne aussi un manque d’intérêt pour tout ce qui ne concerne pas le sujet personnellement, une absence générale de curiosité. La caractéristique principale de l’hubris est qu’il est visible de tous, sauf du principal intéressé et de ses fidèles. Adapté à la politique, on voit immédiatement se profiler quelques candidats au syndrome d’hubris, mais D. Owen se focalise surtout sur l’analyse des chefs d’État britanniques et américains.

D. Owen est les 14 symptômes de ce qu’il nomme "syndrome d’hubris"
Pour être atteint du syndrome, il faut présenter au minimum trois symptômes:
1 – Inclination narcissique à voir le monde comme une arène où exercer son pouvoir et rechercher la gloire.
• 2 – Prédisposition à engager des actions susceptibles de présenter l’individu sous un jour favorable, c’est-à-dire pour embellir son image.
• 3  -Attrait démesuré pour l’image et l’apparence.
• 4 – Façon messianique d’évoquer les affaires courantes et tendance à l’exaltation.
• 5 – Identification avec la nation ou l’organisation, au point que l’individu pense que son point de vue et ses intérêts sont identiques à ceux de la nation ou de l’organisation.
• 6 – Tendance à parler de soi à la troisième personne ou à utiliser le « nous» royal.
• 7 – Confiance excessive en son propre jugement et mépris pour les critiques et les conseils d’autrui.
• 8 – Impression d’omnipotence sur ce que l’individu est personnellement capable d’accomplir.
• 9 – Croyance qu’au lieu d’être responsable devant ses collègues ou l’opinion publique, le seul tribunal auquel il devra répondre sera celui de l’histoire.
• 10 – Croyance inébranlable que le jugement de ce tribunal lui sera favorable.
• 11 – Perte de contact avec la réalité, souvent associée à un isolement progressif.
• 12 – Agitation, imprudence et impulsivité.
• 13  - Tendance à accorder de l’importance à leur« vision », à leur choix, ce qui leur évite de prendre en considération les aspects pratiques ou d’évaluer les coûts et les conséquences.
• 14 – Incompétence « hubristique », lorsque les choses tournent mal parce qu’une confiance en soi excessive a conduit le leader à négliger les rouages habituels de la politique et du droit.

Par Sebastian Dieguez est neuropsychologue au Laboratoire de neurosciences cognitives du Brain Mind Institute de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, en Suisse. Ce mélange de narcissisme, d'arrogance, de prétention, d'égotisme, de manipulation, de mensonge et de mépris est intimement lié au besoin viscéral d'ajouter une valeur à la vie afin de se singulariser.  La démesure assure le frisson d'être vraiment à part, hors du commun ! Elle en apporte la preuve...

La démesure ne touche-t-elle pas aussi la religion? 

Oui, évidemment: elle s'est exprimée ici de diverses manières à travers le fanatisme, l'Inquisition, le terrorisme, la chasse aux sorcières, la flagellation, la contrition, les privations, la terreur de l'enfer, etc.
Faut-il en chercher les origines à l'origine, c'est-à-dire en Jésus?
Une lecture superficielle pourrait le laisser croire ; en voici quelques exemples:

Matthieu 18:9  Et si ton œil doit causer ta chute, arrache–le et jette–le loin de toi ; mieux vaut pour toi entrer borgne dans la vie que d’avoir deux yeux et d’être jeté dans la géhenne de feu.
- Marc 9:45  Si ton pied doit causer ta chute, coupe–le ; mieux vaut pour toi entrer infirme dans la vie que d’avoir tes deux pieds et d’être jeté dans la géhenne.

- Matthieu 18:6  Mais si quelqu’un devait causer la chute de l’un de ces petits qui mettent leur foi en moi, il serait avantageux pour lui qu’on lui suspende une meule de moulin au cou et qu’on le noie au fond de la mer.
- Luc 6:35  Mais aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer. Votre récompense sera grande et vous serez fils du Très–Haut, car il est bon pour les ingrats et pour les mauvais.
- Marc 10:21  Jésus le regarda et l’aima ; il lui dit : Il te manque une seule chose : va, vends tout ce que tu as, donne–le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens et suis–moi.
- Matthieu 18, 21   Alors Pierre vint lui demander : Seigneur, combien de fois pardonnerai–je à mon frère, lorsqu’il péchera contre moi ? Jusqu’à sept fois ? 22  Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante–dix fois sept fois.

Matthieu 7,1   Ne jugez pas, afin de ne pas être jugés.

2  Car c’est avec le jugement par lequel vous jugez qu’on vous jugera, et c’est avec la mesure à laquelle vous mesurez qu’on mesurera pour vous.
3  Pourquoi regardes–tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et ne remarques–tu pas la poutre qui est dans ton œil ?
4  Ou bien comment peux–tu dire à ton frère : « Laisse–moi ôter la paille de ton œil », alors que dans ton œil il y a une poutre ?
5  Hypocrite, ôte d’abord la poutre de ton œil ! Alors tu verras comment ôter la paille de l’œil de ton frère.
6  Ne donnez pas ce qui est sacré aux chiens et ne jetez pas vos perles devant les cochons, de peur qu’ils ne les piétinent et ne se retournent contre vous pour vous lacérer.
7  Demandez, et l’on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l’on vous ouvrira.
8  Car quiconque demande reçoit, qui cherche trouve, et à qui frappe on ouvrira.
9  Si son fils lui demande du pain, quel est parmi vous celui qui lui donnera une pierre ?
10  Ou bien, s’il demande un poisson, lui donnera–t–il un serpent ?
11  Si donc vous, tout en étant mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison votre Père qui est dans les cieux donnera–t–il de bonnes choses à ceux qui le lui demandent !
12   Tout ce que vous voulez que les gens fassent pour vous, vous aussi, faites–le de même pour eux : c’est là la Loi et les Prophètes.
13  Entrez par la porte étroite ; car large est la porte et spacieux le chemin qui mènent à la perdition, et il y en a beaucoup qui entrent par là.
14  Mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mènent à la vie, et il y en a peu qui les trouvent.

Romains 12:20  Mais si ton ennemi a faim, donne–lui à manger ; s’il a soif, donne–lui à boire ; car en agissant ainsi, ce sont des braises que tu amasseras sur sa tête.

Nous avons en tout, y compris dans le domaine religieux, la possibilité d'exagérer toute chose ou de minimiser. Cela bien sûr peut conduire au fanatisme...comme à d'autres aberrations.

La déviance vers un dieu pervers

Elle est décrite ainsi par Maurice Bellet:. 
Ecoutons sur ce point les remarques très pertinentes de Maurice Bellet. Les extraits ci-après sont un résumé de son livre Le Dieu pervers.

Le Dieu chrétien n'est-il pas le Dieu d'amour ? Que lui est-il arrivé?

On l'a changé peut-être en moraliste sec, qui ne connaît que le devoir ; ou, du Dieu de chair, présent dans Jésus, on a fait le Dieu froid et vide du déisme.

Cela arrive, en effet. Mais cela ne suffit point à expliquer l'apparition, dans le champ chrétien, du monstre inimaginable : car c'est bien quand il est « amour » qu'il est le pire. Ecoutons.

Dieu est amour: il donne tout, il pardonne tout, il se donne lui-même jusqu'à mourir pour nous, en son Fils, sur la croix. Sa grâce inépuisable nous fait entrer dans la vraie vie, joie, liberté, amour.

Seule condition: croire et l'aimer. Et comment ne l'aimerions-nous pas comme il nous aime? La vraie vie, c'est de lui donner tout et porter notre croix. Et, puisque « Dieu aime celui qui donne avec joie », nous traduirons l'échec en bonheur, nous offrirons à l'Amour la maladie, la solitude, la dépression, la vie ratée. «Tout est grâce. »

Dieu aime tant qu'il exige tout, veut pour lui seul tout notre désir, détruit tout ce qui eût fait notre joie trop humaine.

A quiconque voudrait échapper à son amour implacable, Dieu oppose la menace terrifiante de la perte absolue, éternelle. Celui qui ne vit pas pour Dieu ne doit plus être que faute et tristesse. Ainsi, dès que nous osons vivre pour nous notre propre vie, Dieu n'est plus que ressentiment. Et comme ce désir en nous est trop fort pour s'effacer devant l'Amour, aimer Dieu c'est se haïr, c'est vouloir la mort, vouloir le néant (comme disait Nietzsche).

Mais alors.., il ne nous aime pas du tout! Car nous, « si méchants que nous soyons» (comme dit l'évangile), nous sommes tout de même capables d'aimer plus généreusement.

Découverte terrible: le Dieu bon n'est pas bon, mais cruel. Despote arbitraire, père indigne, surveillant mesquin et odieux, sadique avide de notre douleur: accablante litanie.

Découverte interdite ; car c'est là ce qu'il ne faut pas dire, ni murmurer, ni se dire à soi-même. Ce blasphème serait la faute irréparable qui nous ferait perdre l'amour de Dieu, c'est-à-dire perdre tout.

Si donc il est cruel, c'est encore, nécessairement, de ma faute. C'est que je suis si mauvais que je n'arrive pas à ne pas le haïr. Il n'est pour moi ce monstre que parce que je suis moi-même un monstre. Je suis coupable à fond, coupable d'exister. Ma faute, c'est d'être né.

Il ne me reste, pour justifier Dieu, qu'à me haïr moi-même enfin sans réserve, c'est-à-dire à me damner. Que je me fasse enfer, puisque je ne sais vivre son amour que comme ma perte. Le seul chemin qui me reste est de m'emmurer dans cette folie.

Impossible de lui échapper. Devant la froide Nécessité, dignité et résignation. Devant Moloch le dévorant, payer le prix ou se révolter. Mais devant le feu de l'Amour ? Rien d'autre que vivre intensément la contre-vie, désirer à contre-désir, naître à la contre-naissance.

Là se noue le désespoir absolu.

Si, enfin, le nœud se défait, explosion de fin du monde. I  Dieu d'amour n'était pas seulement cruel, mais pervers. 

Les déviances du dieu pervers peuvent faire apparaître le Christ sous les traits du grand masochiste qui meurt pour des fautes qu’il n’a pas commises, avec un père sadique qui jouit de la souffrance de son fils, mettant ainsi en place les sadismes chrétiens mortification, martyre, dévouements destructeurs, éducation féroce ou doucereuse visant à humilier, asservir, frustrer, etc. Sous les traits de l’homosexuel avec Jean le tendre ami, des disciples qui rivalisent pour prendre la place de l’élu, Judas en amoureux déçu. Sous les traits du schizophrène perdu dans les mirages de la vie éternelle, dissocié de la réalité des choses, absent au monde réel. Sous les traits du paranoïaque, sûr de la vérité, il est la vérité, victime du complot universel contre lui. Comme obsessionnel qui ne veut perdre aucun iota de la loi, en quête obsessionnelle de perfection. Du grand corrupteur du désir qui exalte les contre-valeurs (pauvreté, douceur, abstinence) mais qui serait au final un grand malade qui nomme bonheur le malheur, grandeur la bassesse, amour l’impuissance fielleuse, etc. Comme pervers qui cache sous une simplicité de cœur ou son amour de la vie, une haine du monde, une dureté et une cruauté.

Il faut bien évidemment en tenir compte et faire le ménage en restant attentifs à nos représentations !

Pour Maurice Bellet le divin se manifeste : " sa joie est que vive la vie ; sa divine joie est en les naissances, en les guérisons, en les libérations, en toutes créations, en surgissement par-delà les montagnes et les océans de mort. Mais en même temps, il est justement jouissance. Aussi éloigné d’un altruisme qu’étouffe le devoir que d’un égoïsme qui est finalement suicidaire.  Il n’y a pas à se justifier. Il n’y a pas à se condamner. À chaque jour est donné le pain de chaque jour."  Il s'agira de consentir à notre double nature : à cette humanité fragile, faillible et mortelle d'où surgit souvent un cloaque d'iniquités. Et se risquer pourtant à cette Présence ineffable, à l'expérience d'une puissance de Vie, qui couvre tout, espère et endure tout, capable de faire reculer nos fascinations pour la mort et le mortifère du non-amour, dans le grand désir que tout soit sauf en tous, par cet Accueil où chacun va comme il peut, d'où il est, comme il est, sans crainte ni désespoir, un humain parmi les autres. Naître là, dans cette Présence ineffable est lutte pour maintenir le désir que tout soit sans rudesse ni violence vécue dans la patience d'avancer à son pas comme dans le refus de (se)faire violence. Tout est appelé ici à être relations justes, renaissances, puissance critique et processus créatifs en lien avec le Tout, Dieu, le vide quantique, la divine matrice, etc.). 

C'est un presque rien qui nous sauve du Chaos et du Néant mais surtout de la fascination pour la violence adaptative ou réactive qui peut nous habiter quand nous sommes insatisfaits de notre vie: « Car l’homme qui ignore le sens de son être ne pourra que ressentir une insatisfaction profonde qui le ronge. Sauf à se soumettre pour n’être qu’un automate intégré aux institutions régnantes, il la combat par l’avidité du pouvoir et la volonté de détruire ; il s’attache aux choses sans doute, mais surtout à autrui où il projette ses déceptions et ses rancœurs. L’être humain est alors l’être qui massacre. Il dépouille, il tue à défaut d’être parce qu’il y trouve la justification de son moi dans l’appropriation, l’exploitation ou l’abolition de ce qui s’y oppose . » (Jean-Marie Delassus, Neurologie de l'être humain, de la structure à l'existence, éd. Encre Marine, p.322.)

La démesure est profondément liée à l'insatisfaction qui alimente nos besoins narcissiques, sadiques et masochistes, ou plus simplement encore nos besoins de sécurité, de confort matériel, de richesses matérielles, de pouvoir, de gloire ou de jouissance. Une prise de conscience et une distanciation sont nécessaires ! Tout peut être exagéré ou minimisé: l'argent, le pouvoir, la couleur de peau, la masculinité, la féminité, le sexe, l'église, l'obéissance, la liberté, etc.

Tout est donc à équilibrer. C'est la raison d'être des approches spirituelles, de la méditation, etc. Le physicien Philippe Guillemant en résumait ainsi les enjeux:
Le choix à faire est clair: l'Eveil nous permet de "passer du besoin au désir, du charnel au spirituel, c'est aller vers la joie de tout l'être et non pas vers la satisfaction d'un besoin partiel. Pour y arriver, il faut quitter le jeu des identifications stériles à la vie des autres ou à leur personne." Sortir des passions aliénantes - notamment du Grand Tout et du Grand Rien de la jouissance consumériste - comme de l'égotisme.
Tout un programme...
Toute une aventure passionnante...

       

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